Perspectives

SAINT-JUST

La Convention ne manque pas d’hommes exemplaires animés d’idéaux admirables. Mais la Première République démocratique n’a pas laissé de modèle humain unanime, incontestable. Elle n’a pas son Washington à opposer à l’image répandue d’un débonnaire Louis XVI. Son oeuvre politique est prodigieuse. Son rôle militaire est miraculeux. Pourtant, malgré la fondation de la république et de la démocratie, la postérité ne lui rend pas justice.

Avant même que la Terreur n’ait terni son image, la Convention a en effet commis l’irréparable. Elle juge, condamne et tue Louis XVI. L’éxécution du Roi pèse infiniment plus que l’abolition de l’esclavage dans le jugement de l’Histoire. Ce crime de lèse-majesté diabolise la Convention. La mort du roi est à replacer dans son contexte culturel. Les Conventionnels considèrent que la vie d’un individu, roi ou non, s’efface devant le salut de la République. Mirabeau disait: »Ne mettez jamais en balance un homme et la patrie. » Ce principe terrible, les Conventionnels l’appliquent à Louis XVI, et plus tard, à eux-mêmes.

Tout prouve leur dévouement absolu. Dans leurs écrits, leurs discours, leurs proclamations, ils se montrent prêts à se « percer le sein » pour la liberté, selon la phraséologie de l’époque. « La liberté ou la mort », « Plutôt la mort que l’esclavage », et toutes ces expressions où la mort sert de repoussoir, sont révélatrices de cette mentalité du sacrifice. Ceux qui ont effectivement donné leur vie en sont autant de preuves. Toute l’élite intellectuelle, imprègnée des lumières philosophiques, partage cette culture du don de soi. A cet égard, les Conventionnels, qui nous paraissent trop purs et durs, trop cornéliens pour être vrais, sont le reflet de leur temps. Alexandre de Beauharnais, à la veille d’être guillotiné, accepte cette logique effrayante: « Quand un grand peuple combat pour briser ses chaînes, il doit moins craindre de faire périr un innocent que de laisser échapper un coupable! » Cette culture est si éloignée de la nôtre que l’on ne saurait juger la Convention à l’aune de notre sensibilité. L’on ne saurait davantage accepter cette fatalité, qui semble vouloir ne retenir que le sang, la corruption et la tyrannie de tout son héritage.

Qui étudie l’oeuvre de la Convention, oeuvre accomplie au milieu d’une guerre déjà mondiale et de diverses guerres intérieures, qui suit son génie précurseur dans tous les domaines, est saisi par l’énormité et la profondeur du travail des députés. Qu’il s’agisse d’éducation, de fiscalité, de santé, de solidarité, de sciences, de justice, de démocratie, la force de leurs convictions les amène à tout embrasser et à tout concevoir à la lumière de principes nouveaux. Et sur certains thèmes actuels, comme la lutte contre le chômage, le vote des étrangers ou la réinsertion des détenus, les projets des Conventionnels stupéfient par leur audace futuriste. Certes, ils n’ont pas pressenti tous les bouleversements de l’avenir: ère industrielle, progrès scientifiques, urbanisation, salariat, égalité des sexes, libération des moeurs, drogue, pollution. Pouvaient-ils résoudre des problèmes que l’Histoire elle-même ne s’était pas encore posés?

La Convention fascine en ce que ses utopies deviennent réalités. C’est une assemblée visionnaire aux anticipations fulgurantes. En son temps, elle conçoit l’inconcevable. Les siècles suivants construisent la démocratie sur les plans qu’elle a tracés. C’est l’hommage involontaire de la postérité: le temps lui donne raison.

Très logiquement, la Convention n’a inspiré aux monarchies que la crainte, le dégoût et l’horreur. Mais la démocratie contemporaine, loin de camoufler honteusement cette ancêtre dans les recoins de son histoire, peut au contraire, la saluer d’un majestueux coup de chapeau. Arrivée à maturité, elle coule aujourd’hui une vie paisible parce que la Convention a supporté les déchirements de l’enfantement.

Tout sépare la Convention du fonctionnement mesuré des assemblées actuelles. Mais la responsabilité des élus a peu changé. De ce point de vue, les démocraties, de plus en plus atteintes par la maladie de l’abstentionnisme et la désaffection des citoyens, n’ont pas épuisé toutes les leçons de la Convention. Les classes politiques étudieraient encore avec profit les conceptions étonnament modernes de leurs prédécesseurs. Car on peut craindre aujourd’hui que ces Représentants du Peuple, travailleurs, responsables et dévoués au bien public, apparaissent comme partie d’un passé révolu.

Un escamotage culturel têtu dépeint comme des dictateurs à courte vue, les hommes qui ont été capables d’entrouvrir les portes de la solidarité et de la dignité humaines. Ces prophètes s’adressaient à une planète soumise depuis la nuit des temps aux mêmes fléaux: féodalité, barbarie, tribalisme, esclavage. La crainte, la superstition, l’ignorance et la résignation y règnaient en maîtres. Malgré de si puissants adversaires, ces hommes-là ont changé le cours de l’Histoire. Ils ont lancé les idées émancipatrices et les stimulantes utopies qui continuent de façonner le monde.

Car leur utopie n’est que partiellement accomplie. L’humanité est une et indivisible, telle est la leçon ultime que ces ancêtres veulent lèguer. Ils ne conçoivent la démocratie en France que comme le prélude à un mouvement de libération universelle. C’est le message de Saint-Just: « La Convention vote la liberté du monde », de Danton: « Nous travaillons pour les générations futures! », de Robespierre: « La famille du législateur français, c’est le genre humain tout entier. », de leur Constitution enfin: « Le but de la société est le bonheur commun. »

Est-il alors si incongru de nous demander ce que penseraient ces Conventionnels, si tout à coup, ils ressuscitaient? D’un côté, observant la France démocratique, ils se réjouiraient des gigantesques progrès réalisés, l’esclavage à l’agonie et la liberté, presque devenue une banalité incontournable, en passe de recouvrir le Globe. Mais leur constat serait aussitôt nuancé. L’humanité une, indivisible, solidaire? Cette utopie-là est encore à mettre en chantier. Vaste programme! Utopie démentielle! Délire monstrueux! Le monde entier criera: « Aux fous! » Une chose est certaine: les Conventionnels ne se sont pas laissés impressionner par l’ampleur de la tâche. Et puis, en leur temps, ces hommes-là passaient déjà pour fous: ils avaient seulement deux ou trois siècles d’avance.

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