Assiduité
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Parole

CHENIER

Aujourd’hui, les députés sont invités à assister aux deux sessions annuelles de 90 jours et sont élus pour cinq ans. L’absentéisme des députés, n’est pas préjudiciable à leur carrière, au contraire.L’assiduité aux séances est souvent si faible que le public invité se trouve en plus grand nombre que les députés. Le chiffre de deux députés en séance a été atteint. Les députés votent au moyen d’une clé et leur vote est enregistré électroniquement.L’usage actuel est de confier les clés à un collègue responsable de groupe afin que celui-ci vote à la place des absents, par délégation de vote. La présence des députés, et encore moins leurs interventions ne sont donc nullement nécessaires lors des scrutins. Pour réunir les députés, il faut que les caméras de télévision retransmettent les débats.
A la fin du XVIIIème siècle, les députés n’ont aucun des outils classiques du travail parlementaire. Ils remplacent la lumière électrique par la chandelle, le micro par la voix humaine, le dictaphone par la plume, le magnétophone par les secrétaires, l’ordinateur par le boulier. Les nouvelles leur parviennent par les communications officielles du bureau de la Convention. Les journaux ne leur apportent que des compléments tardifs, sans téléphone, ni agence de presse, ni télécopie. A la Convention,ne votent que les présents.Les absents sont mal vus ou suspects. Les députés sont moralement “tenus” d’assister aux séances. De plus, ils ne savent pas pour combien de temps ils sont élus. Certes, pour établir une constitution, nul n’imagine qu’il faille plus d’un an. Mais l’exemple de l’Assemblée Constituante incite les députés à envisager prudemment une éventuelle prolongation.
Au début, seul, le dévouement retient la plupart des députés à la Convention. Ils n’ont pas à “soigner” localement les électeurs de leur circonscription et n’en auraient d’ailleurs pas le temps. Mais ce dévouement est rongé par la lassitude, la crainte et la fatigue et l’assiduité s’en ressent. L’influence décisive de la parole est pour beaucoup dans cette dégradation. Plus de 300 députés, originaires du barreau, professionnels de la parole, rompus à la réthorique, au discours, à la dialectique, mettent le verbe au pouvoir. La parole est leur outil de travail, leur outil de pouvoir. Or à la Convention, la parole donne presque un pouvoir de vie et de mort.
Certes, quelques députés trouvent d’autres moyens d’action que la tribune. Fouché par ses intrigues, Fréron avec ses Muscadins, Siéyès par ses suggestions, Desmoulins par ses journaux, Barras par la force armée, sont des députés influents.
Mais la parole est bien l’arme essentielle. Robespierre a été accusé de “règner par la parole”, d’exercer “la dictature de l’éloquence.” Et le 9 Thermidor, à Lecointre qui veut qu’on l’entende avant de le tuer, Mallarmé répond : “S’il parle, il est sauvé.” Le 29 octobre 1792 déjà, le Girondin Rebecqui voulait empêcher Robespierre de parler et d’exercer à la Convention “la dictature de la parole comme aux Jacobins”.
Une faiblesse du comportement des députés à la Convention est de vouloir briller et de prouver leurs dons d’orateur. Le fond est parfois sacrifié à la forme, quand le fond lui-même n’est pas sacrifié. Car tous les discours prononcés à la Convention ne sont pas des chefs d’oeuvre d’éloquence. Et bientôt même, la parole pèse sur les nerfs des auditeurs. Par exemple, le plus connu des Conventionnels, Robespierre, parle parfois très longtemps, sans que l’auditoire comprenne toujours le sens de son intervention. Ses discours préparés paraissent longs et lourds aujourd’hui, tels celui du 7 mai 1794 sur l’Etre Suprême ou celui du 26 juillet 1794 sur les purges.
Après la chute de Robespierre, Tallien, qui se moque des Montagnards, les traite de “faction des mâchoires”. Cela signifie qu’ils n’ont plus d’orateurs. Et effectivement, leurs grands orateurs sont morts ou silencieux. Ceux qui restent sont privés de parole par les manoeuvres des Thermidoriens. Et le talent des grands disparus leur manque quand, par accident, on leur accorde la parole. Les Montagnards sont neutralisés.
La Convention ne laisse pas toujours aux orateurs le loisir de préparer leurs discours. Sur le terrain de l’improvisation, forme la plus délicate de l’éloquence, les candidats sont rares. Leurs improvisations ont mis en difficulté d’excellents orateurs comme Isnard, Lanjuinais et Pétion. Au Club des Jacobins, Desmoulins, éperdu, avoue : “Je ne sais plus où j’en suis.” Cambon, à la nouvelle de l’éxécution des richissimes Fermiers Généraux, dont les biens sont acquis à la République, a un redoutable écart de langage.Il se félicite “de voir battre monnaie sur la Place de la Révolution”, l’actuelle Place de la Concorde où se dressait la guillotine.
Certaines improvisations sont en revanche fabuleuses : Vergniaud, Barère, Collot d’Herbois et surtout Danton, ont été capables d’emporter l’assemblée entière après des discours improvisés de plus d’une heure. Buzot, Guadet, Grangeneuve, Legendre, sont des orateurs très à l’aise dans l’improvisation, presque cabotins. Le plus incroyable tour de force oratoire est à l’actif de Danton. Ce 1er avril 1793, Danton est tranquillement assis sur son banc, devisant avec ses voisins, quand il s’entend accusé de trahison. Il se lève aussitôt et lance de sa place quelques phrases qui lui obtiennent le silence. Puis Danton gagne la tribune et pendant deux heures d’horloge, il désintègre les attaques des girondins. De nos jours, seul le Général de Gaulle semble avoir recouru à l’improvisation, lors de conférences de presse mémorables.
D’autres interventions impromptues ont des résultats décisifs. Robespierre trouve à la volée des accents convaincants pour défendre les décisions du Comité de Salut Public ou pour justifier l’arrestation de Danton. Des députés moins connus affrontent aussi la tribune sans complexe. Un jour, Duroy, qui attaque la corruption des Thermidoriens, est continuellement interrompu. Il trouve la formule qui lui permet de terminer son discours : “Je prie ceux qui ne se reconnaissent pas au portrait que je trace de me laisser continuer.” Le don de répartie est donc un avantage considérable dans une assemblée qui déstabilise régulièrement ses orateurs.
De ce point de vue, l’humanité regrettera que des profonds penseurs politiques aient été supplantés par des théoriciens nuls, que Condorcet ait laissé la place à Tallien, que les députés mal à l’aise à la tribune se soient effacés devant de véritables bêtes de scène. La Convention préfigure ici le monde politique actuel, où l’apparence prime sur le contenu, où l’animateur de télévision l’emporte sur le professeur d’université. Seul Danton associait les plus grandes qualités humaines et politiques aux effets de chaire. Aujourd’hui, il serait un maître de la télévision en direct.
Dans le même ordre d’idée, certains dialogues entendus à la Convention, atteignent une sublime grandeur. Des duels oratoires terribles opposent Pétion à Robespierre, Robespierre à Vergniaud, Tallien à Billaud-Varenne, Cambon à Tallien.
Mercier s’étonne d’une disposition de la Constitution qui stipule que le peuple français ne négocie pas avec un ennemi qui occupe son territoire. Il demande ironiquement aux Montagnards : “Avez-vous fait un pacte avec la victoire ?” A quoi Basire répond aussitôt : “Non, mais nous en avons fait un avec la mort!”
Un jour, Pache, le Maire de Paris, vient réclamer au nom des sections parisiennes, l’arrestation d’une liste prestigieuse de chefs girondins. Pénières lui fait alors cette réflexion insultante et courageuse à la fois : “N’auriez-vous pas encore une petite place pour moi ? Il y aurait cent écus pour vous!”
Le 31 mai 1793, Robespierre développe un long discours contre les Girondins. Vergniaud, qui se moque de ses longueurs, lui crie depuis un moment : “Concluez, concluez, mais concluez donc!” Robespierre, excédé, s’interrompt alors, laisse tomber son papier, fixe Vergniaud et, lance : “Oui, je vais conclure, et contre vous!” Et après une fulgurante improvisation : “Ma conclusion ? C’est un décret d’accusation!”
A la fin de la session, les Conventionnels prennent enfin conscience du danger des vocables définitifs inventés par la Révolution. Le Girondin Doulcet le déplore : ”On a abusé du nom de Terroriste comme on a abusé de celui de Fédéraliste.” Et le Montagnard Pons de conclure : “Nous avons trop longtemps été la dupe des mots.” A se cataloguer les uns les autres comme Modérés ou Ultras, comme Aristocrates ou Désorganisateurs, comme Dictateurs ou Anarchistes, les députés ont en effet privilégié l’invective aux dépens du dialogue. L’anathème a pris le pas sur la persuasion.

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