Les Journées de Thermidor, Fin Juillet 1794

8 Thermidor An II – 26 Juillet 1794 : Que d’autres vous tracent des Tableaux flatteurs

LOUVET

Le lendemain, grand évènement, Robespierre est sorti de sa retraite. Les couloirs de la Convention frémissent d’impatience et d’inquiétude. On pense : “Pauvre Dubois-Crancé !”. Robespierre a décidé de parler, sans prévenir, ni ses amis, ni les Comités. L’intervention de Dubois-Crancé la veille n’a fait que précipiter sa décision, dictée par un écoeurement grandissant.
Dans son discours, long et touffus, pas un seul sujet de satisfaction. “Que d’autres vous tracent des tableaux flatteurs.Je viens vous dire des vérités utiles.” Robespierre critique le rapport exagéré de Barère et se déclare plus pessimiste que son collègue. Selon lui, les difficultés persistent et, implicitement, justifient le maintien au pouvoir de l’équipe dirigeante. Par ailleurs, Robespierre attaque nommément Fouché, qui est absent, et s’en prend collectivement au Comité des Finances en traitant de “fripons”, Cambon, Ramel et Mallarmé. Robespierre se défend de vouloir terroriser la Convention, dresse son propre panégyrique et utilise sa propre absence pour rejeter sur ses collègues la responsabilité des erreurs et des terreurs. Après avoir accusé le Comité de Sûreté Générale de détourner la Loi du 22 Prairial de son but et de multiplier les victimes pour le dépopulariser, il accuse le Comité de Salut Public d’abus de pouvoir. Robespierre conclut en demandant des épurations.
Il est impossible d’accumuler autant d’erreurs tactiques en si peu de temps. Robespierre ne s’est pas préparé de soutien alors qu’en d’autres occasions, il a bien manoeuvré la Convention et les Jacobins. Au 25 septembre 1793, au 31 mars 1794, au 12 juin 1794, il avait laissé ses adversaires l’attaquer et se découvrir, puis il avait pris l’initiative de la contre-attaque et annihilé l’opposition. Cette fois-ci, des députés amis auraient pu d’abord l’inviter à donner son sentiment, quitte à reprendre ensuite ses conclusions.
Absent depuis quarante jours, il ne s’est pas concerté avec ses plus proches amis. Au sujet de la situation militaire, il prend à contre-pied Barère. De plus, Barère a vanté la veille l’unité de l’équipe dirigeante, et cette unité est démentie le lendemain même à la tribune. Robespierre ne dit pas un mot de Dubois-Crancé, ce qui montre son peu d’aisance sur le sujet et enfin, il laisse complètement de côté les conjurés, ses véritables ennemis mortels.
Robespierre attaque seulement Fouché. Mais il a choisi le terrain miné de l’athéisme. Or pour beaucoup de députés, l’athéisme n’est pas un crime et ne menace pas la Révolution. De plus, l’évènement incriminé (la proclamation de Fouché : “La mort est le sommeil éternel !”) remonte à huit mois, le débat est clos depuis la chute des Ultras et la proclamation de l’Etre Suprême. Par ailleurs, alors que Couthon a reproché à Dubois-Crancé son modérantisme devant Lyon, Robespierre dénonce les excès de Fouché, qui a pris la suite de Couthon à Lyon. Qui croire ? L’un des deux est peut-être coupable mais il est difficile d’admettre que Fouché et Dubois-Crancé soient coupables pour des motifs opposés. Couthon et Robespierre sont en contradiction. Autre contradiction, Robespierre reproche aux Comités leur politique sanguinaire et dans le même temps, il propose de nouvelles purges.
Enfin et surtout, deux erreurs graves mettent Robespierre en difficulté. En premier lieu, il dénonce Cambon sur des matières financières sans avoir la compétence requise pour étayer son accusation. En second lieu, il se cantonne dans un flou irritant. Au sujet des Comités, par exemple, il formule quelques violents reproches sans apporter ni précisions, ni solutions. Il ne nomme personne. Or le 7 février 1794 aux Jacobins, il avait été plus lucide en s’adressant aux Ultras :“Quand on demande vengeance contre des représentants qu’on ne désigne pas, toute la Convention se croit menacée et exposée à de grands malheurs …” A la fin de son discours, la même question agite tous les esprits : “Veut-il commencer un grand procès ou seulement renouveler le personnel des Comités ?”
Malgré tout, Lecointre, un conjuré, demande l’impression du discours et l’envoi dans les départements, comme il est d’usage. Peut-être Lecointre veut-il se faire pardonner sa participation à l’offensive Indulgente, ses attaques verbales du 8 juin, lors de la fête de l’Etre Suprême et faire rayer son nom d’une possible liste de mort. Barère, qui a compris le message, et Couthon, l’ami de toujours, soutiennent l’impression. Jusque là, rien d’anormal. Robespierre, à lui seul, et sans aucune précaution paraît devoir entraîner toute la Convention, comme au 12 juin.
Premier accroc, l’éternel Bourdon de l’Oise, remis sur pied, demande l’examen du discours avant de décrèter l’impression. Bourdon de l’Oise, qui est sorti indemne par miracle de l’éxécution des Indulgents, a déjà eu souvent maille à partir avec Robespierre. En ce sens, son intervention n’est pas surprenante. Vadier, qui a été visé à travers le Comité de Sûreté Générale et qui cherche à rabaisser le caquet de l’Incorruptible, appuie Bourdon de l’Oise. Ces interventions émanent de deux députés suspects de calculs intéressés et sont encore dans l’ordre naturel des choses. A ceci près que Bourdon de l’Oise, l’Indulgent, et Vadier, le sympathisant Ultra, ennemis mortels quatre mois plus tôt, n’ont a priori rien en commun. La Convention découvre là la première manifestation concrète d’un complot. Cependant, ces interventions n’auraient probablement pas eu de suite sans l’entrée en scène d’un autre Incorruptible.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>