Fin Des Girondins et Gouvernement Révolutionnaire

Révolutionnaire jusqu’à la Paix

COLLOT-DHERBOIS

Le peuple parisien dont dépend le redressement, réclame un ensemble de mesures autoritaires, afin notamment de s’affranchir du problème cruel et lancinant de la faim : emprunt forcé sur les riches, maximum des prix, boulangers réquisitionnés, fours publics, commerce surveillé, taxation des produits de première nécessité, cours forcé de l’assignat, emprisonnement des suspects, visites domiciliaires, comités de surveillance, peine de mort aux accappareurs, récompenses aux dénonciateurs, Armée Révolutionnaire pour punir les conspirateurs. Le 5 septembre, sous la pression des délégués, des Jacobins et de la Commune, la Terreur est à l’ordre du jour. Le 17, est votée la Loi des Suspects. Comme en écho, les républicains remportent à Hondschoote, leur première victoire depuis dix mois.
Le 10 octobre, sur le rapport de Saint-Just, la Convention décrète : “Le gouvernement provisoire de la France sera révolutionnaire jusqu’à la paix.” Ce gouvernement a un nouvel état d’esprit. L’attitude de Carnot à Wattignies l’illustre brillamment. En ce mois d’octobre 1793, Lazare Carnot, membre du Comité de Salut Public est en mission à l’Armée du Nord. Les 15 et16 octobre, il emmène les troupes républicaines à l’assaut des Autrichiens.Les soldats républicains, d’abord inquiets, se rassurent en apercevant parmi les bayonnettes les plumets tricolores des représentants du peuple et des généraux. Après deux jours de combat acharné, l’Armée du Nord, commandée par Jourdan, remporte enfin la victoire.
Carnot avait décidé d’engager la bataille, imposé son plan, montré un admirable courage et assumé toutes les responsabilités. Bref, un comportement exemplaire … qui devient ensuite surprenant. Le lendemain, au nom de la République Une et Indivisible, Carnot adresse à l’Armée une chaleureuse félicitation.Puis il envoie à la Convention un rapport lyrique dans lequel il ne dit pas un mot de son rôle. Enfin, Carnot rentre ventre à terre à Paris et laisse croire qu’il est toujours resté à l’abri, dans son bureau parisien !
De prime abord, la modestie de Carnot explique cette discrétion.Mais en réalité, le dévouement de Carnot se double d’une suprême habileté politique. A l’époque, le Gouvernement Révolutionnaire veut effrayer ses adversaires et galvaniser ses défenseurs. Pour cela, il entretient le mythe d’une puissance céleste invincible : la foi révolutionnaire. Cette foi méprise les obstacles matériels, imprime un élan surhumain, triomphe par la seule force des choses. L’ordre nouveau s’impose de lui-même, inéluctablement, comme s’il ignorait les aléas de la guerre et les faiblesses humaines. Et dès lors, le sort des soldats-citoyens ne peut dépendre de l’action, fût-elle décisive, du simple Carnot. Selon cette mentalité nouvelle, un individu ne peut être le triomphateur de Wattignies et chacun doit s’effacer devant la Liberté en armes. Le pouvoir capable d’inspirer cette abnégation, cette vertu, cette grandeur, c’est celui de la Convention Montagnarde.
La Convention offre un curieux visage à ce moment. Près de deux cents députés environ, absents, en fuite ou cachés, manquent à l’appel. Peu importe le prétexte, ces députés de Droite et du Centre ont déserté l’assemblée. Un autre groupe de deux cents députés environ est présent … dans la mesure où il apparaît. Mais, pantins, momies ou légumes, ces députés Girondins, Royalistes et surtout, du Centre modéré, ne prononcent pas un mot, si ce n’est, du moins peut-on l’imaginer, la formule rituelle de politesse : “Salut et fraternité, Citoyen !” Cette masse, qui représente plus de la moitié de l’assemblée, est momentanément en dehors de l’Histoire. Les mesures autoritaires rendues nécessaires par la situation la détournent encore davantage du débat. Elle compte presque tous les non-régicides.
Au contraire, les députés actifs comptent la plupart des régicides. Au plus fort du danger, ces Conventionnels actifs et solidaires de la politique Montagnarde travaillent au coude à coude, à l’exemple des membres du Comité de Salut Public.Ils laissent de côté les petites passions humaines, leurs ambitions et leurs frustrations, leurs envies et leurs craintes pour devenir, dans la légende républicaine au moins, des surhommes.
Les Montagnards et leurs alliés centristes sont environ trois cent trente. Encore parmi eux, à peu près quatre-vingts se cantonnent dans des tâches techniques ou spécialisées en comité. Les chefs montagnards gardent la haute main sur les postes importants, notamment les Comités de gouvernement et les missions, qui justifient une centaine d’absences supplémentaires. Le débat et le travail de l’assemblée pèsent donc sur approximativement deux cent trente députés, ceux qui siègent sur les bancs de la Convention et qui ont droit de cité.
Ce chiffre jette un nouvel éclairage sur la suite des évènements. Dix députés décidés à jouer un rôle n’ont aucune chance d’aboutir dans une assemblée de 750 membres. En revanche, dans une assemblée de deux cents membres, dix députés d’accord sur un projet donné, décidés à occuper la tribune et à manoeuvrer, par exemple, pour renouveler les Comités, représentent un poids non négligeable. Il y a là une véritable menace de déstabilisation. De plus, il arrive que la Convention à certaines heures, en particulier le matin, soit particulièrement peu fréquentée. A ces moments-là, quelques fins orateurs emportent des décisions impromptues, qui, de proche en proche, concernent la France entière.
Or, parmi ces députés actifs, les prémices de la victoire dévoilent des fêlures. Le défi titanesque laisse des traces. Une fois le danger circonscrit, les ambitieux et les esprits chagrins, députés ou non, cherchent à occuper la scène, s’agitent et intriguent. Ils se rassemblent en clans, en coteries et finissent par compter pour beaucoup dans la naissance de véritables factions.Cette atmosphère d’arrivisme figure en arrière-plan de la nouvelle lutte politique qui s’engage.

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