Politique
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Préjugés

04-NIVOSE

Cette répartition politique de la Convention met à mal quelques idées reçues. Pendant la Convention plus que dans aucune autre assemblée, les préoccupations immédiates faussent l’appartenance politique naturelle basée sur ce qu’on appellerait aujourd’hui un projet de société. Les divergences politiques sur les moyens prennent le pas sur l’objectif final. Le court et le long terme se superposant, des pôles et des coalitions paradoxales se créent sur des malentendus.

Premier malentendu, grave de conséquences, de septembre 1792 à mai 1793, les Girondins progressistes et les Montagnards occupent la tribune de leurs retentissantes querelles. En réalité, ils sont très proches sur le fond. Sur le principe de l’égalité et ses applications majeures telles que le suffrage universel, l’éducation pour tous et l’abolition de l’esclavage, rien ne les distingue. Après le 10 Août, Girondins et Montagnards ont dominé et légiféré ensemble à la Législative, établissant notamment l’état-civil, le divorce et le suffrage universel.

Or au début de la Convention, les Girondins, tentés de s’installer à gauche de l’assemblée, comme à la Législative, ne supportent pas la promiscuité des chefs Montagnards, et surtout de Marat. Ils s’en éloignent le plus possible. Tout l’espace physique de l’Assemblée qui a une forme rectangulaire, sépare dès lors Girondins et Montagnards. Cette distance fausse la perception des rapports de force. Seul député conscient de cette aberration, le Girondin Jean-François Ducos, qui réclame l’alliance des ailes contre le royalisme caché dans la Plaine. “Le Ventre dévorera les deux bouts!”

Pour tous les autres, les deux groupes situés aux extrêmes de l’Assemblée sont aussi éloignés physiquement que politiquement. Ainsi, les députés se placent dans la salle en fonction, non de ce qui sépare les deux groupes sur le fond, mais sur les perceptions conjoncturelles: influence de Paris et de la Commune, responsabilité des massacres de Septembre, sort du Roi, recours au mesures d’exception. Ce sont les contingences du moment qui modèlent la structure politique de la Convention.

Au procès des Girondins, il leur est même reproché l’émancipation des Noirs, qui, contre toute vraisemblance, aurait eu pour but de ruiner les colonies, et la pétition républicaine de Juillet 1791 au Champ de Mars, qui, contre toute vraisemblance, aurait eu pour but de massacrer le peuple. En d’autres termes, les Montagnards reprochent aux Girondins d’être trop progressistes!

Par la suite, en l’An III, l’adversaire devient le royalisme et le combat politique de fond les rapproche. Ainsi Thomas Paine, le grand révolutionnaire américain, auteur d’un pamphlet républicain dès 1776, “The Common Sense”, naturalisé Français, est élu à la Convention sous le patronage des Girondins Condorcet et Guadet. En 1794, classé comme étranger et Girondin, il passe une année en prison. Puis, en décembre 1794, à la demande du Montagnard Duquesnoy, le Girondin Paine est rappelé à la Convention . Plus tard, les Girondins et les Montagnards rescapés font cause commune dans l’opposition au coup d’état du 19 Brumaire.

Deuxième enseignement majeur, l’assemblée compte une très forte minorité de Royalistes dont quelques absolutistes.Ces monarchiens regrettent la Constitution de 1791, la mort du Roi et tout ce qui peut gêner le rétablissement de la Monarchie, comme la conquête militaire. Bien sûr, par nécessité et par calcul, ils se proclament républicains. La prudence les incite à la discrétion et à la patience. Ils s’installent dans le Marais, près des Girondins, ou même parmi les Girondins. Après la chute de Robespierre, ils reçoivent le soutien de députés venus du Centre et même de la Montagne. Prenant conscience de leurs forces, soutenus par un puissant mouvement réactionnaire dans le pays, ils parviennent presque à contrôler légalement la Convention au cours de l’été 1795. L’Histoire a occulté leur présence et leur influence parce que l’action vigoureusement républicaine de la Convention paraît interdire l’existence d’un fort parti royaliste en son sein. Mais sans la présence de ce fort contingent royaliste, en opposition au gouvernement, il est difficile d’expliquer la violence de la Convention envers elle-même et la rapidité de la réaction après Thermidor.

Troisième remarque, la Convention connaît un phénomène difficilement compréhensible au premier abord: l’émergence d’un parti puissant en pleine législature, les Thermidoriens. Pourquoi la Montagne se scinde-t-elle en deux parties après le 9 Thermidor? Sur quelles bases politiques se forme au centre de l’assemblée, au milieu du Marais, une “Montagne réactionnaire” qui n’a plus rien d’une Montagne? Comment la désertion peut-elle prendre une ampleur telle que les journalistes appellent alors la Montagne de gauche, avec dédain, “l’extrémité”? Les Thermidoriens sont les députés Montagnards qui se détournent de la Montagne à la suite du 9 Thermidor. Le noyau d’origine est constitué d’une vingtaine de députés ambitieux et corruptibles, excessifs, d’une part, ou amis de Danton, d’autre part. Les plus connus des Thermidoriens, Tallien, Fréron, André Dumont, Bentabole, Merlin de Thionville, Bourdon de l’Oise, Rovère, font carrière par la dénonciation et l’agression individuelle. Ces hommes d’action évitent les débats de fond, les réformes, les idées et les projets. Certains ont montré du courage, mais souvent, ils ont pris des positions provocatrices et démagogiques. Cette frange du personnel politique n’a ni principes, ni ligne politique. A la longue, pourtant, ce système, ajouté à leur corruption et leurs revirements, les discrédite pour la suite de leur carrière.

Leurs missions aux armées ou dans les départements ont été critiquées par le Comité de Salut Public. Rappelés, ils ne supportent plus l’autorité. Observant le silence avant le 9 Thermidor, ils se concertent et se réconfortent mutuellement jusqu’à la chute de Robespierre. Puis, ils s’emparent du devant de la scène.Pour justifier leur complot, pour se faire pardonner leurs excès, ils sont amenés à réutiliser les arguments de leurs anciens adversaires de droite. De proche en proche, ils arrivent à rejeter tout ce qu’avaient fait les Montagnards depuis un an, y compris parfois ce qu’eux-mêmes avaient fait. Par un simple mécanisme d’entraînement, tous les Montagnards sont soumis à ce dilemme. Une soixantaine d’entre eux finira par accepter ce reniement absolu.

Parce qu’il s’agit d’un phénomène collectif, au développement rapide, par le nombre de députés concernés, par leur personnalité, leur organisation et leur relative cohésion, les Thermidoriens marquent la Convention.Historiquement, ces députés, bien que réputés arrivistes, “fripons”, “scélérats”, “coquins”, “brigands”, selon le vocabulaire de l’époque, jouent une rôle important. Loin de représenter une force politique ou sociale, ils servent de force de frappe parlementaire, d’instrument tactique de la Réaction. Après Thermidor, leurs “talents” passent simplement au service d’une autre politique. Aubry, le royaliste, à qui on demande pourquoi il fréquentait Tallien, Fréron et Legendre, répond en 1796: « C’était l’oeuvre de la nécessité. Nous avions besoin de ces coquins-là! »

Quatrième conclusion, la masse considérable de députés qui siègent entre les deux extrémités, ce Centre aux appellations diverses, Plaine, Ventre, Marais, et que beaucoup de Montagnards appellent « Crapauds », est parcouru de plusieurs sensibilités. Au début, les Crapauds se réunissent au milieu de la salle par simple opposition à la logique de l’affrontement que les extrêmes, Girondins surtout, veulent imposer. Ils souhaitent confusément l’union des patriotes. Par sa masse de 370 députés, ce Marais devrait s’imposer, mais il recouvre en réalité plusieurs Marais. Il se présente plus comme un fourre-tout que comme un groupe. La plupart des députés timides et silencieux se sont installés là. Les néo-royalistes y sont nombreux, les indécis aussi. Bref, il n’y a pas de direction de la Plaine. C’est parmi eux cependant, que les coalitions successives trouveront le soutien ou le consentement décisif.

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