Le Sang des Députés
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Liste Funébre

03-FRIMAIRE

A partir de là, la liste des morts violentes permet de mieux saisir l’atmosphère tragique qui entoure l’assemblée. A chaque mort, il semble que les députés devraient crier : “Assez !” Mais la fatalité prolonge cette histoire douloureuse jusqu’à la fin de la Convention et au-delà. Avec deux assassinats de députés en six mois, l’assemblée trempe déjà dans une atmosphère funèbre. Mais le deuxième meurtre trouve son origine dans la Convention même.L’assemblée commence alors à tourner les armes de la République contre ses propres membres.
Et la liste s’ouvre des députés de la Convention tués légalement par la Convention. Pendant un an, les mises hors-la-loi, les arrestations, les jugements, les éxécutions se succèdent. Des députés sont arrêtés dans la salle.Beaucoup de députés, proscrits ou non, vivent cachés. Des députés qui protestent, sont à leur tour emprisonnés. Le décret du 3 octobre 1793 frappe sans discernement. Plus de cent députés sont concernés. Par son caractère à la fois massif et improvisé, il montre que la Convention ne cherche plus à atteindre des coupables identifiés, précis et reconnus. La Convention veut éradiquer une menace politique persistante, sans souci des individus, en terrorisant tous ceux qui seraient tentés par une opposition à la politique montagnarde.
Quatre jours plus tard, le 7 octobre 1793, la troisième mort violente connue des députés est celle de Gorsas. Gorsas, ami d’enfance de Vergniaud, célèbre journaliste, pédagogue d’avant-garde, emprisonné sous Louis XVI, héros du 10 août, élu dans deux départements à la Convention, avait échappé au lynchage lors de l’émeute du 10 mars 1793 et s’était précisément distingué par ses attaques contre Marat. Décrèté d’arrestation le 2 juin, il s’enfuit à Caen où il commet l’erreur d’encourager la révolte contre la Convention et d’influencer peut-être Charlotte Corday. Aux yeux des Montagnards, c’est donc un grand criminel. Mis hors-la-loi le 28 juillet 1793, il ne résiste pas à la tentation de revoir sa maîtresse, libraire au Palais-Royal à Paris. Reconnu, il est dénoncé et arrêté. Le Tribunal Révolutionnaire l’identifie formellement. Gorsas est guillotiné le lendemain 7 octobre 1793. Son action contre la Convention et contre Marat expliquent certainement le peu d’émotion suscitée par la mort de cette personnalité importante, la première mort d’un député sur l’échafaud. Après l’épée et le poignard, la guillotine commence donc ses ravages dans les rangs des représentants du peuple. Birotteau, autre criminel, condamné à mort par contumace le 8 juillet 1793, qui a organisé à Lyon la révolte contre la République, est arrêté, identifié et guillotiné le 24 octobre 1793 à Bordeaux.
La plus grande fournée intervient le 31 octobre où vingt et un députés Girondins sont guillotinés à Paris. Valazé s’est poignardé la veille à l’annonce de la sentence. Lidon, traqué en Corrèze, se tire une balle dans la bouche le 3 novembre. Les suivants sont le montagnard Philippe-Egalité et le girondin Coustard de Massy, guillotinés le 6 novembre, le courageux Manuel le 14, le royaliste Cussy le 15. Le girondin Roland se suicide le même jour. Chambon est massacré le 20 novembre dans son village natal de Corrèze où il s’était caché. Son cas n’inspire aucune pitié car le 22 novembre, la Convention apprend la mort du montagnard Pierre Baille, qu’on dit avoir été assassiné le 2 septembre précédent par les rebelles Toulonnais. En réalité, il s’est pendu. Kersaint et Rabaut-Saint-Etienne sont guillotinés le 5 décembre, Yzarn de Valady le 6 décembre à Périgueux, Noël le 8 décembre. Le 20 décembre le montagnard Fabre de l’Hérault est tué face aux Espagnols à Port-Vendres. Grangeneuve est guillotiné le 21 décembre à Bordeaux, Dechézeaux le 17 janvier 1794 à La Rochelle, Bernard le 22 janvier, Masuyer le 26 mars. L’illustre Condorcet s’empoisonne le 29 mars à Bourg La Reine.
Alors que la liste des Girondins n’est pas close, commence la liste des Montagnards. Cloots est guillotiné le 24 mars 1794 parmi les Ultras. Le 5 avril 1794, neuf députés Indulgents sont guillotinés : Danton, Basire, Chabot, Philippeaux, Delaunay, Hérault de Séchelles, Fabre d’Eglantine, Lacroix, Camille Desmoulins. Simond est guillotiné le 13 avril, Osselin le 26 juin. Des Girondins sont découverts après une année entière de terreur quotidienne. Rebecqui se suicide par noyade à Marseille le 1er mai. Pétion, et son ami Buzot, cachés dans des bois en Gironde, menacés d’être découverts, se suicident le 18 juin. Salle et Guadet sont guillotinés le 20 juin à Bordeaux. Barbaroux est porté mourant à la guillotine le 25 juin à Bordeaux. Il s’est tiré deux coups de pistolet.
Curieux rapprochement de l’Histoire. Il semble que la guillotine ne puisse se passer de députés pendant trop longtemps et que le bourreau venge les victimes les unes par les autres. Le 28 juillet 1794, Maximilien Robespierre, son frère Augustin, Saint-Just et Couthon sont guillotinés. Lebas s’est suicidé pour ne pas l’être.
Puis, mis à part la mort du Montagnard Dugommier, tué contre les Espagnols le 17 novembre 1794 en tant que général en chef, et l’éxécution du Montagnard Carrier le 16 décembre 1794, les députés connaissent une période d’accalmie.
Le 17 mai 1795, Brunel, Girondin en mission à Toulon, se brûle la cervelle. Le 20 mai à Paris, le Girondin Féraud est massacré par des émeutiers. Puis les montagnards sont écrasés sous la botte royaliste. Le 29 mai, Ruhl se poignarde. Le 3 juin, Maure se brûle la cervelle. Le 17 juin, Romme, Goujon et Duquesnoy se suicident. Soubrany, Duroy et Bourbotte, qui se sont ratés, sont guillotinés. Le 17 septembre, Tellier se suicide. Le dernier, Lebon, est guillotiné le 16 octobre 1795, dix jours avant la fin de la Convention et l’amnistie !
Cette liste funèbre inspire quelques réflexions. D’abord, il ne se passe presque pas de mois sans qu’un député soit mis à mort. Pendant trois ans, les députés apprennent presque sans interruption la mort de tel ou tel de leur collègue. Dans ces conditions, on comprend aisément que chaque nouvelle mort dénature un peu plus l’enthousiasme révolutionnaire des députés et du public. Réaction humaine, plus la liste des morts s’allonge, plus les survivants deviennent calculateurs, plus leurs convictions révolutionnaires faiblissent, plus la sincèrité et la générosité se maîtrisent. La spontanéité, la vérité, la clairvoyance de la Convention vont en pâtir. Beaucoup de députés, qui rentrent dans leur coquille, se protègent physiquement et moralement. Ils se fabriquent un masque et ne se laissent plus aller aux élans exaltés, aux impulsions enfièvrées. Ce repli sur soi s’opère au détriment de l’énergie de l’assemblée.
Ensuite, la liste porte presque exclusivement des noms de girondins et de montagnards. Les pertes irréparables s’accumulent. Les tempéraments entièrement dévoués à l’idéal républicain sont gaspillés. La mort frappe les deux ailes de la Convention. Ces ailes progressistes avaient refusé de fonctionner de concert. La Convention les a sacrifiées l’une après l’autre. Les ailes brisées, la Révolution s’abat sur le flanc, exsangue des idéologies d’avenir. Désormais, la Convention flotte au gré d’évènements et d’impulsions extérieurs sans tenter de les contrôler. Elle n’est plus révolutionnaire en ce qu’elle n’est plus le moteur de la République.
L’horrible routine de la banalisation officielle franchit, le 31 octobre 1793, un point de non-retour. Ce jour-là, la mort change de visage. D’une part, la mort ne résulte plus d’un crime, elle est l’application de la loi. La guillotine devient la Loi. Il ne s’agit plus d’épée ou de poignard. Auparavant, les morts surviennent inopinément, et individuellement. C’est à chaque fois un évènement soudain sur lequel on s’attarde. Désormais les députés doivent vivre avec cette idée, qu’ils n’accepteront jamais au fond, que le bien public passe par l’éxécution programmée de représentants du peuple. La mort des girondins est annoncée, longuement réfléchie. Elle est l’occasion d’un décret inique qui permet d’interrompre le procès quand le jury est “éclairé”. Surtout, elle devient inhumaine en ce qu’elle ne reconnaît plus l’individu. Jugés, condamnés, éxécutés en masse, les girondins n’existent plus. A leur place, le monstrueux Fédéralisme aux têtes innombrables, est né. Quand Camille Desmoulins dénonce cette boucherie de députés, il ne revendique pas l’absolution totale, il ne défend pas leur innocence, il réclame le discernement, l’examen au cas par cas des accusés. Il dénonce la terreur aveugle et indifférenciée.
Dès lors, les morts se succèdent dans une indifférence officielle consternante. En réalité, personne ne peut croire que la joie ostentatoire des autorités soit sincèrement partagée par la masse des députés. Jour après jour, les nouvelles qui parviennent à la Convention annonçant la mort de députés proscrits, en obligent à camoufler leur compassion, à feindre. Beaucoup de Conventionnels vivent là la pire des contraintes. Quand vient pour eux l’heure du pouvoir, l’humiliation de ce rôle imposé ne les prédispose pas à rendre une justice plus équitable : les montagnards seront tués sans jugement.
Après la Convention, malgré les aspirations paisibles d’un grand nombre, la violence s’attache encore à leurs pas. Pour les Bourbons, les Royalistes, les Cours d’Europe, les Conventionnels sont des cibles vivantes. La Terreur Blanche a inscrit leur nom sur la liste des condamnés. Qu’on en juge. Collot d’Herbois s’empoisonne le 8 juin 1796. Le 29 octobre 1796, Bollet, survit à une attaque de chouans, malgré neuf coups de sabres. Turreau le 10 novembre 1796, Dubouchet le 17 juin 1797, et Cambon le 12 août 1797, échappent à des attentats analogues organisés par les Chouans ou les Compagnons de Jésus. Le 24 avril 1797, Garnier-Anthoine doit soutenir un siège contre des massacreurs. Le 1er août 1798, le contre-amiral et ex-conventionnel Casabianca est tué avec son fils de 10 ans à bord du vaisseau “L’Orient” en baie d’Aboukir. Le 19 avril 1799, les trois plénipotentiaires français au Congrès de Rastatt, trois ex-conventionnels, sont victimes de hussards autrichiens : Bonnier d’Alco et Roberjot sont massacrés. Debry survit malgré seize coups de sabre. Le 25 octobre 1799, le très modéré et non-régicide, Girard-Villars, est mortellement blessé par les Chouans à coups de bayonnette. Pour les Chouans, les hommes de la Révolution sont tous coupables. Le 23 avril 1800, une bande royaliste attaque et met le feu au chateau de Vidalot. Celui-ci en réchappe mais sa fille est brûlée vive. Le 19 novembre 1800, Audrein, évêque modéré, est assassiné par les Chouans parce qu’il n’a pas voulu rétracter son vote régicide.
Devant une telle hécatombe, les royalistes eurent beau jeu d’invoquer l’effet de la justice immanente, vengeance divine contre les assassins du roi. Et les Conventionnels durent méditer profondément. Ces annonces, à intervalles réguliers, de disparitions d’anciens collègues leur rappelèrent des temps douloureux. Ils purent se convaincre que, jusqu’à leur dernier soupir, quiconque croiserait leur route verrait en eux avant tout un membre de la Convention Nationale.

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