Le Règne des Thermidoriens, Août - Décembre 1794

Nous sommes plus avancés que si nous étions en 1900 !

09-PRAIRIAL

A la Convention, les Montagnards essaient de poursuivre leur “avantage” pendant tout le mois de septembre. Delmas attaque les libérations de suspects :“Il y a à Paris des contre-révolutionnaires élargis.” Bourdon de l’Oise le soutient et attaque la réaction, et ses amis Reubell, Tallien, Fréron et Merlin de Thionville ! Il dénonce la nouvelle faction, c’est-à-dire les Thermidoriens ! ! ! Malgré ce renfort inattendu, les Montagnards n’obtiennent que des satisfactions symboliques comme le transfert au Panthéon des cendres de Marat. Ils contraignent le Thermidorien Merlin de Thionville à se justifier sur la reddition de Mayence, qui a eu lieu quatorze mois plus tôt ! ! !
Dans la nuit du 31 août 1794, un bruit terrible reveille les Parisiens. La gigantesque poudrière de Grenelle a explosé, faisant soixante morts et quatre cents blessés. L’accident est imputé aux Jacobins par les Thermidoriens. Le 3 septembre, Tallien, Fréron et Lecointre sont exclus des Jacobins. Les Thermidoriens renoncent à contrôler le puissant Club. Il ne leur reste qu’à le détruire. Dans cet esprit, les Thermidoriens veulent tirer profit d’un coup de feu tiré sur la personne de Tallien, coup de feu tiré par Tallien lui-même. Le 11 septembre à la Convention, ils accusent les Jacobins. Merlin de Thionville traite le Club de “repaire de brigands”. Mais l’attaque est grotesque et n’aboutit pas.
La Convention, qui ne suit pas encore les Thermidoriens, ne suit déjà plus les Montagnards. Le 7, à propos d’un débat sur l’instruction publique, Barère est soutenu par toute la gauche, c’est-à-dire l’ensemble des Montagnards et des centristes ralliés. Mais la coalition hétéroclite de ses adversaires, avec le Thermidorien Reubell, le Royaliste Pelet, et le Centriste Villers, bloque le projet Montagnard. C’est un débat politique dans lequel les Montagnards sont objectivement mis en minorité. C’est une épreuve de vérité. Le centre de gravité s’est déplacé.
Seule exception notable, Cambon obtient la Séparation de l’Eglise et de l’Etat, le 18 septembre. Quelques jours après, Barère montre une remarquable prescience : “La Révolution a tellement accéléré le progrès des lumières que nous sommes plus avancés que si nous étions en 1900 !” De fait, la Séparation de l’Eglise et de l’Etat ne sera définitivement établie qu’en 1905 !
Les Montagnards, qui voudraient reprendre le contrôle de la Convention, se mettent à rêver confusément d’une nouvelle épuration de la Convention.Mais ils menacent sans rien entreprendre, alors que le temps joue contre eux. Le 13, Vadier s’exprime aux Jacobins :“Un jour viendra…où un rocher se détachera de la Montagne et prendra la place du Marais qu’elle aura anéanti.” et le 17, Delmas, président des Jacobins, confirme :“La Montagne déroulera sur le Marais”. Delmas crucifie Fréron qui profite de la liberté illimitée de la presse pour salir les meilleurs patriotes dans son journal, l’Orateur du peuple, journal polémique et machine de guerre anti-montagnarde.
Aussi, l’ambiance est électrique à la Convention, le 20 septembre quandLindet, Montagnard respecté et influent, qui doit sortir du Comité de Salut Public, entame un discours-bilan. Robert-Thomas Lindet est membre du Comité depuis sa création, début avril 1793. Lindet participe au gouvernement depuis dix-huit mois, seul dans ce cas. Lindet a présenté plusieurs rapports retentissants, par exemple, sur les crimes de Louis XVI et sur le Tribunal Révolutionnaire. Il a rempli sans effusion de sang deux missions délicates dans des régions insurgées. Lindet est de plus l’auteur d’un travail surhumain, au mileu des pires difficultés. Responsable à la fois des subsistances, des postes, des transports, du commerce et de l’agriculture, il a de plus pourvu à l’habillement, l’équipement, et l’approvisionnement des armées. Comme Lindet a refusé de signer l’arrestation de Danton, sa personnalité irréprochable n’a jamais été attaquée par les Thermidoriens ou la Droite.
Dans son discours, Lindet pourrait caresser la nouvelle orientation qui se dessine et préserver l’avenir. Or, il choisit de tailler dans le vif. Son discours est un monument à la gloire du Gouvernement Révolutionnaire et à celle des hommes qui ont mené à bien le redressement de la République, redressement prodigieux et impensable pour tous les contemporains. Lindet revendique sa part du travail accompli, et même les entorses à la démocratie qui ont sauvé la République.Au sujet de la Terreur et des Comités de surveillance, il proclame : “Si quelques uns ont été trop loin, ce n’est pas une raison de blâmer une grande institution.” Lindet attaque ceux qui ont rendu la tâche si difficile, qui ont contraint le gouvernement à prendre des mesures impopulaires, les Girondins qui ont soulevé les départements, les Royalistes qui ont refusé toutes les mesures de salut public, et aujourd’hui les Thermidoriens, qui abandonnent la cause sacrée du peuple.
Dans ces conditions, on comprend que la Convention soit partagée. Une partie de la salle applaudit à tout rompre, pendant que l’autre murmure et maugrée. A cet instant peut-être, les Montagnards se revoient au temps de leur grandeur. Peut-être rêvent-ils d’une intervention fracassante de Danton ou de Robespierre, d’un réveil de la Révolution. La réalité est autre. Par la bouche de Lindet, la Montagne livre son manifeste, presque son testament.

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