Les Journées de Thermidor, Fin Juillet 1794

9 Thermidor An II – 27 Juillet 1794 : Que le Soleil ne se lève pas

PETION

Ce matin-là, au Comité de Salut Public, Couthon demande l’arrestation de Dubois-Crancé. Comme il a menacé de mort Billaud-Varenne et Collot d’Herbois la veille au soir aux Jacobins, on comprend qu’il n’obtienne pas d’eux l’arrestation demandée. Les préoccupations de Couthon sont encore d’ordre offensif.Il n’est pas conscient de la gravité de ce qui s’est passé la veille où la séance de la Convention s’est terminée sans drame. Il est confiant.
De leur côté, à la Convention, les conjurés Bourdon de l’Oise, Rovère, Tallien, “travaillent” encore les députés de Droite et du Centre quand Saint-Just paraît à la tribune. Pour les députés, c’est le premier d’une série de coups de théâtre. Robespierre a parlé hier, Saint-Just, son alter ego, parle aujourd’hui. Il est clair pour tous que le comité n’est plus capable de la moindre démarche concertée. Le pouvoir divisé est à prendre.
Louis-Antoine de Saint-Just, admirateur fervent de Robespierre, devenu son âme damnée et son inspirateur, a montré en deux ans des talents exceptionnels d’écrivain, d’orateur, de théoricien politique, d’économiste et de meneur d’hommes. De plus, un des auteurs de la Constitution de l’An I, une des figures de proue de la Montagne, il réunit des qualités de décision, d’énergie, de rapidité et de grandeur. Cependant, il a intenté aux Girondins, aux Ultras et aux Indulgents, des procès politiques iniques, sur la base d’accusations fausses et inventées. Extrêmement redouté, Saint-Just ignore le sentiment et l’individu.
Saint-Just a, le premier, convaincu la Convention de la nécessité du Gouvernement Révolutionnaire. Mais aujourd’hui, la tendance du Gouvernement à l’arbitraire le préoccupe, ainsi que l’état d’oppression de la Convention qui en résulte. Pour lui, l’arbitraire explique la persistance de factions. Son discours, remarquable de pertinence, à la fois ferme, mesuré et positif, indique notamment dès la première ligne :“Les factions ne s’éteindront jamais que par les institutions qui produiront les garanties et poseront la borne de l’autorité … ” Comme Robespierre la veille, Saint-Just n’a prévenu aucun de leurs amis. Ils ont perdu la plus élémentaire prudence. Saint-Just a de plus trahi sa parole donnée aux membres du Comité de Salut Public. Il devait leur lire le discours avant de le proposer à la Convention. Pour cette raison, parce que Saint-Just a une réputation de proscripteur, et parce qu’ils sont traumatisés par la dernière séance des Jacobins, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois ne peuvent imaginer que Saint-Just demande l’apaisement, ce qui est pourtant le cas.
Deuxième coup de théâtre. Saint-Just est interrompu après avoir prononcé deux phrases, par Tallien, qui veut “déchirer le voile”. Tallien, autrefois très loquace, n’a pas prononcé un mot depuis le 12 juin. Comme il se permet d’interrompre un membre du Comité de Salut Public, les députés comprennent aussitôt qu’il s’est ménagé de sérieux soutiens dans l’assemblée. De fait, Tallien trouve un appui extraordinaire en la personne de Billaud-Varenne. La masse des députés étrangers au complot s’interroge, stupéfaite. Billaud-Varenne et Saint-Just ensemble ont abattu Danton que Tallien voulait défendre. Billaud-Varenne avait encore enterré Tallien lors du débat sur la Loi du 22 Prairial, en volant au secours de Robespierre. Or, aujourd’hui, Billaud-Varenne passe du côté de Tallien contre Saint-Just et Robespierre.Alors que toute la Convention sait qu’ils sont ennemis, Tallien et Billaud-Varenne entreprennent un numéro de duettistes.
Billaud-Varenne, résolu, s’attaque à l’intouchable société des Jacobins et dénonce une conspiration ourdie en son sein. Il développe le danger que représente la force armée parisienne, la Garde Nationale. Soutenu par Tallien, il obtient ensuite le décret d’arrestation de son état-major composé d’amis de Robespierre, dont Hanriot et Boulanger. Puis il attaque Dumas, président du Tribunal Révolutionnaire qui a menacé la Convention hier soir aux Jacobins. Billaud-Varenne obtient les arrestations demandées.
Barère, habilement, parvient à calmer le jeu. Il n’a pas encore choisi son camp et pense à limiter l’étendue du séisme, pour ménager l’avenir. Il obtient même que la Convention soit placée sous la sauvegarde de la Commune de Paris et sauve ainsi momentanément de l’arrestation Payan et Lescot-Fleuriot !
Cependant, les plaintes et les attaques pleuvent.Certaines sont absurdes mais toutes sont révélatrices. Tous les accoups des dernières quarante huit heures ont ébranlé le pouvoir. Le vent a tourné. Cette fois, l’irreversible est consommé. Chacun veut se placer pour l’avenir. La peur disparaît complètement. Robespierre n’est plus sacré et donc vulnérable.
Mis à part les conjurés, la Convention n’est pas encore décidée à tuer. Quand l’ami de Robespierre, Lebas, prend sa défense, il n’est menacé que d’un séjour à la prison de l’Abbaye. Robespierre demande la parole à plusieurs reprises, peut-être pour citer des noms et limiter enfin le nombre de ses ennemis. Les conjurés l’en empêchent car il risquerait de rassurer les indécis. Sa voix est couverte par la sonnette des Présidents successifs, Thuriot et Collot d’Herbois. Dans les intervalles, il est interrompu par les cris de “A bas le tyran !” poussés par une vingtaine de députés assemblés au pied de la tribune.
Billaud-Varenne, qui détient la clé de cette journée fatidique, ne retrouve à aucun moment sa clairvoyance. Il accuse Robespierre d’avoir voulu sauver Danton et il ne s’étonne pas d’entendre Tallien et d’autres députés accuser Robespierre d’avoir tué Danton. Il est aussi confiant le 9 Thermidor avec Tallien que la veille avec Fréron. La coalition disparate, unie aujourd’hui contre Robespierre, a anéanti l’autorité de Robespierre, descendu de son piédestal.
Imaginons qu’à ce moment, Robespierre parvienne à se faire entendre et à citer des noms.Une commission spéciale sera nommée pour examiner les torts de chacun. La Convention jugera impartialement, et non pas sous la pression du moment. Robespierre sauvera sa vie. Mais la Convention, craignant son influence, réorganisera le pouvoir sans lui. A partir de là, tôt ou tard, sa vertu, son prestige dans l’opposition, le rendront insupportable au gouvernement. Politiquement, la Convention a donc franchi un cap. Elle pourrait s’arrêter là.
Mais les conjurés, qui veulent aller beaucoup plus loin et qui ne sont pas irréprochables, ne peuvent accepter de laisser parler Robespierre, et surtout, de risquer de laisser le personnel dirigeant inchangé. Vadier parle du “tyran” Robespierre à la tribune et il est acclamé. Il recommence l’histoire du Robespierre-Messie apparu à une demi-folle, histoire déjà developpée à la tribune le 15 juin. Ce jour-là, il avait provoqué l’hilarité générale aux dépens de Robespierre, Président de la Convention impuissant. L’arme de Vadier est le ridicule. Tallien, lui, est de ceux qui veulent tuer.Il interrompt le bavard et porte le coup de grâce. Tallien dénonce une fois de plus la conspiration nouée la veille au soir aux Jacobins. “C’est là que je rencontre le tyran”.
Un ami de Legendre, transformé en zombie, et de Lacroix, guillotiné avec Danton, Louchet, demande l’arrestation de Robespierre. Petit moment de flottement. Mais les conjurés applaudissent à tout rompre et, peu à peu, entraînent toute la Convention. Les derniers à applaudir se sentent déjà l’objet de regards soupçonneux. Puis, le plus dur étant fait, le tabou enfin brisé, le décret d’accusation est obtenu par Lozeau, un député … minable, qui avait déserté la Convention pendant les mois orageux de juin et juillet 1793. Symboliquement, c’est, en raccourci, la suite de l’histoire de la Convention. Les seconds couteaux passent au premier plan .
Où sont donc les amis de Robespierre ? La plupart sont en mission, d’autres ont déserté la séance, les rares présents déplorent et se résignent. Couthon, et Saint-Just, resté de marbre pendant toute la séance, sont compris dans le décret d’accusation. Augustin Robespierre et Philippe Lebas y sont compris à leur demande. Héroïsme gratuit et inutile. La Convention n’y fait même pas attention. Elle respire enfin.
Toutes sortes de revendications apparaissent, pêle-mêle, comme si les députés craignaient de n’avoir pas le temps de les exprimer, comme s’ils redoutaient un retour magique de Robespierre. Gouly et Boisset attaquent les commissions populaires à la justice expéditive. Thibault, silencieux depuis un an, veut réorganiser le Tribunal Révolutionnaire. Ces motions précipitées traduisent un viscéral besoin de changement. Les hommes du Comité, Barère et Billaud-Varenne, ne peuvent plus arrêter le flot. Ils sont incapables d’orienter la Convention vers des mesures pondérées comme l’exclusion du seul Robespierre. Ils ont perdu le contrôle de la situation.
Les conjurés se réjouissent, piétinent les vaincus et ne craignent pas le grotesque. Fréron accuse Couthon, paralysé des jambes, d’avoir voulu monter au Trône. La seule interrogation porte désormais sur le sort de Robespierre. Les conjurés veulent sa mort. Mais pour l’obtenir légalement, ils ne peuvent pas éviter un procès gênant. Robespierre, au courant de toutes leurs faiblesses, aurait là l’occasion, qui lui a été refusée à la Convention, de contre-attaquer. Comme Marat, il pourrait se poser en martyr et revenir triomphalement à la Convention ! Les conjurés ne peuvent pas courir un tel risque. Par ailleurs, Robespierre maintenu en prison par mesure conservatoire, serait aussi dangereux. Il aurait tout le temps de mobiliser ses partisans pour une journée révolutionnaire. Il serait encore plus difficile à maîtriser.
Le destin sourit à nouveau aux conjurés embarrassés. La Commune de Paris libére illégalement les députés arrêtés. Ses responsables Payan et Lescot-Fleuriot commettent en l’occurrence une nouvelle erreur suicidaire. Ils privent de prison les députés arrêtés, et par conséquent de protection légale. La Commune lance un appel à l’insurrection. Dès lors, la Convention ne peut éviter le sang. Les sections populaires se soulèvent partiellement en faveur de Robespierre. La Convention aux abois appelle à elle les sections modérées. Le président et comédien Collot d’Herbois déclame :“Citoyens, il est temps de mourir à notre poste”. Mais idée salvatrice, les rebelles sont déclarés Hors-la-loi, synonyme d’un arrêt de mort immédiate. Le moral revient et Tallien lance, triomphant : “Que le soleil ne se lève pas avant que le tête des conspirateurs ne soit tombée !”
Grâce aux tergiversations de Robespierre et d’Hanriot notamment, sans combat, les sections fidèles à la Convention emportent l’Hôtel de ville où sont réfugiés les Hors-la-loi. A deux heures, le 10 Thermidor, les “rebelles” sont pris. A dix-huit heures, Robespierre, son frère Augustin, Saint-Just, Couthon, Dumas, Hanriot, Boulanger, Lescot-Fleuriot, Payan et treize de leurs amis montent dans les charettes et sont guillotinés, Place de la Révolution. Si le député Lebas n’est pas du voyage, c’est qu’il s’est suicidé la veille. Le 11 et le 12, quatre vingt trois amis de Robespierre, membres de la Commune de Paris, sont guillotinés et quelques autres encore les jours suivants.

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