Glaciation, Avril - Juillet 1794

Malheur à qui se nomme lui-même !

CARRIER

Seulement, le lendemain, la bataille reprend. Les membres du Comité sont absents quand Bourdon de l’Oise réoccupe la tribune. “La Convention n’a pas entendu par le vote d’hier que le pouvoir des Comités s’étendrait sur les membres de l’assemblée sans un décret préalable.”“Non !,Non !” lui crie-t-on de tous les bancs. “Je m’attendais à ces heureux murmures. Ils m’annoncent que la liberté est impérissable.” Là-dessus, le droit d’arrestation des députés qui est accordé à l’accusateur public par la loi de la veille, est rapporté, et le droit de la Convention d’entendre un rapport sur les députés arrêtés avant de les décrèter d’accusation, est confirmé. Bourdon de l’Oise est soutenu par des Montagnards de choc comme Bernard de Saintes et des ralliés influents comme Merlin de Douai. Et la séance se termine sur le triomphe de Bourdon de l’Oise et de son compère Merlin de Thionville, qui jouissent en plus de l’impuissance du président Robespierre ! Quel délice !
Cette séance est instructive. D’abord, les députés Montagnards d’opposition commencent à s’organiser.Ensuite, ils font des émules. Enfin, la Convention se comporte à cette époque comme une classe obéissante tant que le surveillant est là. Les élèves sages veulent à tout prix éviter un sanglant coup de règle sur les doigts. Mais quand le chat n’est pas là, les souris dansent et les bons élèves se transforment en sacripans dissipés.
Le 12 juin, la récréation continue. Les attaques pleuvent sur la loi du 10. Et cette fois, les gros calibres donnent de la voix. Entre autres, trois anciens présidents montagnards, Bréard, Charlier et Mallarmé, multiplient les amendements chargés de sous-entendus. La défense du Comité vient curieusement de Legendre, qui depuis la mort de Danton est pâle comme un mort, et de Duhem, l’ennemi de Robespierre, exclus par lui des Jacobins et qu’il a insulté pendant la fête de l’Etre Suprême. Pour se faire bien voir du Comité, ils disent refuser de dénaturer l’esprit de la loi. Et le chat, c’est-à-dire le Comité, est de retour. Couthon :“Le Comité ne peut garder le silence … Bourdon a injurié ses collègues.” A mots couverts, il traite Bourdon de l’Oise de contre-révolutionnaire. Bourdon de l’Oise se croit fort et lance avec panache et insolence : “Qu’ils sachent, les membres des deux Comités, que s’ils sont patriotes, nous le sommes autant qu’eux !” Mais l’enthousiasme est retombé. Robespierre descend à nouveau du fauteuil, décidé à terminer l’incident, avec l’appui des autres membres du Comité présents. Il attaque les intrigants, les hypocrites et les chefs de parti.Bourdon de l’Oise, qui ne comprend pas qu’il n’a plus de filet protecteur, l’interrompt de sa place :“On vient de dire assez clairement que j’étais un scélérat” Robespierre :“Je n’ai pas nommé Bourdon. Malheur à qui se nomme lui-même !” Silence terrible.
Atterré, Bourdon se rasseoit. Blanc comme un linge, comme Legendre, il est gagné à son tour par une peur physique qui va le clouer au lit pendant six semaines. Robespierre poursuit et, dans le cours de son improvisation, se produit une scène extraordinaire en ce qu’elle préfigure exactement le 9 Thermidor. Il déclare :“Les intrigants ne sont pas de la Montagne.” Erreur de jugement ? Ou veut-il dire que la Montagne doit se purger ? “Nommez-les !” lui crie-t-on de tous côtés. Car personne ne veut admettre que la Convention, déjà épurée de plus de cent députés, compte encore des intrigants. “Je les nommerai quand il le faudra.” Robespierre ne cite personne. Et quand il le faudra, le 9 Thermidor, il ne les nommera pas non plus. Pourtant, il décrit avec minutie et précision le parti thermidorien, le parti de ses adversaires, le parti de ses futurs vainqueurs !
Aveuglement ou prétention ? Pour cette fois, il écrase ses adversaires, tous les grands orateurs, tous ceux qui se sont manifestés quand il était perché, inoffensif, au fauteuil. La loi est conservée en l’état. Les rétractations se succèdent. Merlin de Douai s’est trompé et Charles Delacroix n’avait pas tout compris ! Robespierre va conserver cette illusion tragique de pouvoir rééditer à volonté ce tour de force. Pour finir en apothéose, Robespierre dénonce Tallien comme un de ceux qui “appuient le crime par le mensonge”. Tallien veut répondre mais Billaud-Varenne, l’autre chef du Comité, l’achève : “L’impudence de Tallien est extrême. Il ment à l’assemblée avec une audace incroyable”. Penaud, Tallien reprend sa place à côté de son ami Bourdon.
La Convention est complètement matée. Robespierre a décrit la bonne Convention. C’est celle qui “discute et décrète sur-le-champ”. On comprend que cette Convention-là devienne vite insupportable à l’immense majorité des députés. Le besoin de s’exprimer, de choisir, de contrôler, d’exister enfin, est comprimé. Telle une cocotte-minute surchauffée, la Convention va exploser.
La masse de la Convention est sans illusion sur la qualité morale des acteurs principaux du complot qui se prépare. Cependant, elle préfère sacrifier certains de ceux qui lui imposent une pression proche de l’oppression. Tout plutôt que ce suivisme indécent, cet état d’infériorité indigne des révolutionnaires qui ont condamné le Roi. Progressivement, la vue des députés s’obscurcit.Ils mettent la liberté du débat en priorité absolue, fût-ce au détriment de la pureté morale et politique des responsables, de la stabilité et de la concentration des pouvoirs, du dévouement et de la solidarité des citoyens, bref de tout ce qui a permis les succès de la République. Ils étouffent.

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