Girondins Prestigieux , Septembre - Décembre 1792

Qu’est-il besoin de discuter ?

CARRIER

Ces premières séances engagent déjà l’avenir. Loin de penser à rétablir la royauté ou à en faciliter le rétablissement, les députés proclament la République et ils jurent de vivre libres ou de mourir. Car tel est l’enjeu : sauver la Révolution et vaincre le déferlement des troupes étrangères que la préservation du trône de Louis XVI ne retient plus. L’atmosphère grandiloquente s’inscrit davantage dans la tradition romaine que dans la lignée de l’expérience américaine récente.

Ensuite, l’assemblée a déjà élargi insidieusement le champ de ses responsabilités au jugement du roi. Quand le Montagnard Quinette s’exclame :“C’est Louis XVI qu’il faut punir !”, les députés savent déjà qu’il faudra tôt ou tard aborder ce problème. La question va empoisonner toute l’histoire de la Convention.

Dès le premier jour, nombre de députés se trouvent choqués de l’abolition précipitée de la Royauté. Si Tallien, Basire, Danton, Couthon, Philippeaux pour la gauche, Jean-François Ducos, Rouyer et Lasource pour la Droite, Mathieu et Cambon pour le Centre s’expriment sur l’abolition, de nombreux députés de Droite et du Centre préfèrent se taire. L’unanimité est de façade. La proclamation de la République met d’emblée au second plan tous ceux qui n’ont pas renoncé à la Monarchie. Se composant un visage de républicain enthousiaste, ils entrent dans une véritable hibernation politique. Dès ce jour-là, se forme à la Convention un parti du silence, composé notamment des royalistes qui réprouvent la folle audace de l’assemblée. Ils n’osent pas contester la naissance de la République. D’autant que les seuls qui manifestent leur réticence à cette occasion ne sont pas des tièdes. Debry, Quinette et Basire qui demandent l’ajournement sur la proposition de Collot d’Herbois d’abolir la Monarchie, sont des républicains insoupçonnables. La réponse de Grégoire, accueillie par acclamations, est d’ailleurs tranchante : “Qu’est-il besoin de discuter, quand tout le monde est d’accord ? Les rois sont dans l’ordre moral ce que sont les monstres dans l’ordre physique. Les Cours sont l’atelier du crime, le foyer de la corruption. L’histoire des rois est le martyrologe des nations. Dès que nous sommes tous également pénétrés de ces vérités, qu’est-il besoin de discuter ?” Cette masse discrète de royalistes attendra que les autres groupes s’épuisent, profitant de ce que Girondins et Montagnards se trompent de cible, pour réorienter la politique de la Convention au moment opportun.

Par ailleurs, l’ambiance est tendue. L’avènement de la Convention à la tête du plus puissant, du plus peuplé et du plus avancé des états du globe est un évènement. Les débats de la Convention parcourent la planète. A un moment où le monde entier regarde la Convention, la moindre parole peut porter des coups sévères aux amours-propres des députés. Les susceptibilités touchées dans ces premières séances auront la mémoire vivace. Sans expliquer l’histoire, elle éclairent les conflits de personne qui éclateront au grand jour par la suite. Manuel ne s’en relèvera pas. Par ambition, Tallien malmène le dernier vice-président de la Législative, Thuriot. Osselin se fait un ennemi de Robespierre. Léonard Bourdon critique le président Pétion qui est sorti de son rôle en donnant son opinion.

De plus, la vie privée, les conversations particulières sont utilisées à des fins politiques. Quand des faits personnels sont rapportés à la tribune, étalés, déformés, trahis, la riposte reste au même niveau, ou descend plus bas.
Ainsi, en une semaine, la Convention passe de ce qui aurait pu être un climat d’entente constructive, de respect et d’estime mutuels, à l’agression, à l’attaque et à l’invective. Les premières séances unanimistescontrastent avec toute la suite de la session où la sérénité aura toujours du mal à se faire jour. Plus tard, avec l’avalanche des catastrophes, toutes les dérives politiques apparaitront. L’idéal d’un débat pacifique deviendra incompatible avec la violence de la situation. Les députés n’exposeront plus des idées, ils se traiteront de complices.Ils invoqueront à tout propos l’ennemi extérieur, l’or anglais, les espions de Pitt et de Cobourg. Ils multiplieront les boucs émissaires. Les pouvoirs seront concentrés ou dispersés selon la conjoncture. Faute de contre-pouvoirs, le Tribunal Révolutionnaire, instrument théoriquement impartial de la justice, sera asservi au pouvoir politique. La Convention sera même en passe de perdre le pouvoir Législatif. Les contemporains supporteront mal ces sacrifices “idéologiques” à la cause du salut public. Mais pour ces défenseurs sourcilleux des principes, il faudra “imposer” l’union puisqu’elle ne s’est pas imposée d’elle-même, dès l’origine. A la lumière de ce qui se passe ensuite, ce dérapage initial de la démocratie parlementaire est d’autant plus regrettable.

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