Trois Montagnes, Janvier - Mars 1794

Un composé de Cannibales

CHENIER

Danton, si souvent compromis par ses amis, est cette fois, définitivement isolé du Comité. Le compte à rebours est commencé. Le lien avec Robespierre commence de s’effilocher. Le lendemain 8 janvier, l’Incorruptible se défoule sur Fabre d’Eglantine, selon lui auteur diabolique et fourbe du discours de Bourdon de l’Oise, la veille, et conclut :“Il n’existe plus que quelques serpents à écraser”. Robespierre a pris conscience du danger Indulgent. Le 10 janvier, le Comité de Salut Public est renouvelé par acclamations. Aux Jacobins, Desmoulins est encore sauvé in extremis de l’exclusion sur l’insistance de Robespierre et de Collot d’Herbois. En échange, résultat du marché passé avec Collot d’Herbois, Robespierre lâche Bourdon de l’Oise et Philippeaux. Cependant qu’au même moment, les Ultras se réveillent et proclament solennellement aux Cordeliers que les “quatre ont perdu leur confiance”.
Un évènement plus grave aurait dû alerter les Indulgents. Le 12 janvier, l’illustre patriote Fabre d’Eglantine est arrêté. Les Ultras manifestent leur joie dans les Clubs, les Indulgents leur indignation dans le Vieux Cordelier. Le lendemain, au nom du Comité de Sûreté Générale, Amar et Vadier, proches des Ultras, expliquent que Fabre a été impliqué par Chabot dans l’affaire de corruption de la Compagnie des Indes. Comme l’arrestation de Chabot remonte au 17 novembre, il est clair que le véritable tort de Fabre d’Eglantique est d’avoir organisé la séance orageuse du 7 janvier à la Convention et d’avoir voulu destabiliser le Gouvernement. Les Comités sont soudés.
Ce jour-là, Danton sort de sa réserve pour défendre son ami. Maladroitement et timidement. Seul, il se compromet gravement en réclamant, ce qui a été refusé aux Girondins, l’audition des députés arrêtés par la Convention. Signe préoccupant, c’était déjà la demande de Chabot une semaine avant son arrestation. Vadier s’y oppose avec l’avantage de la légalité et Billaud-Varenne achève Danton : “Malheur à celui qui siègea à côté de Fabre et qui est encore sa dupe.” Danton tire la leçon et adopte un profil bas. Face aux Comités qui font bloc, il faut cesser les initiatives solitaires et improvisées. Pour changer de politique et de gouvernement, il faut attendre l’occasion. Dans l’immédiat il est urgent d’attendre. Cette réflexion l’engage à ne plus quitter la ligne gouvernementale et même à contredire ses amis qui perdent leur temps en petites querelles. Ainsi s’explique son suivisme. Sa tactique d’irréprochable soutien du Comité aurait peut-être payé s’il était parvenu à maîtriser les impulsions étourdies de ses amis.
Les Comités paraissent tenir la balance égale. Mais l’équilibre est instable. A chaque occasion, les factions s’opposent et monopolisent l’attention du gouvernement. Le 21 janvier 1794, on fête l’anniversaire de la mort de Louis XVI. Le sujet n’est pas gai et la journée est encore plus macabre. Le défilé de la Convention passe sur la place de la Révolution, baptisée Place de la Concorde deux ans plus tard.A cet instant, la guillotine fonctionne. Quatre têtes tombent sous les yeux des députés. Le lendemain, Bourdon de l’Oise exploite l’incident alors que la Convention est encore sous le coup de l’émotion. Il dénonce ceux qui “veulent faire regarder la Convention comme un composé de cannibales.” Et la Convention, pendant quelques jours, baigne dans une ambiance angélique et indulgente. Un jour, Bourdon de l’Oise obtient la libération d’un innocent, condamné à mort. Sous les acclamations, Danton court porter le décret au bourreau.Collot d’Herbois fait décrèter le sursis à la peine de mort dans le décret sur l’accapparement qu’il a lui-même présenté, six mois plus tôt. Une loi terrible contre les faux témoins et les faux dénonciateurs est décrètée. Ces succès Indulgents sont sans lendemain.

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