Organisation

Missions

CARRIER

A circonstances exceptionnelles, organisation exceptionnelle. Une forme plus originale de l’activité des Conventionnels est l’envoi de députés en mission, soit dans les départements, soit aux armées. La Convention délègue ses membres partout en France et aux frontières. Aujourd’hui, il est difficile de concevoir qu’un député, siègeant à l’assemblée pour légiférer, soit envoyé dans les départements pour prendre des mesures au nom de l’assemblée entière, c’est-à-dire au nom du peuple français.
A l’époque, cette nouvelle méthode de gouvernement paraît audacieuse à ses promoteurs mêmes. La Convention prend délibérément un double risque en généralisant l’usage des représentants en mission. D’une part, certains vont peut-être se livrer à des excès, qu’elle pourra réprouver mais pas toujours réparer. D’autre part, l’assemblée n’est plus elle-même, amputée d’un partie importante de ses membres, presque deux cents à certains moments. Ces nombreuses missions faussent le rapport de force parlementaire. Au printemps 1793, les Girondins profitent de l’absence de nombreux Montagnards pour tenter de reprendre le contrôle de l’assemblée. La Commune de Paris est alors obligée d’intervenir. C’est le coup d’état du 2 juin. Le 8 septembre 1793, le Montagnard Gaston, attire l’attention de la Convention sur le danger de “despotisme départemental” de la part des représentants en mission et il demande leur renouvellement régulier. Mais la Convention n’a pas d’autre moyen d’être partout à la fois. Elle est contrainte de courir ces risques.
L’envoi massif de députés en mission ne s’explique pas seulement par le souci de pallier la lenteur des transports. Les rois, qui règnaient sans représentants en mission, utilisaient les mêmes moyens de communication. Mais les rois avaient des gouverneurs et des serviteurs fiables. La Convention a des administrations départementales peu sûres. Les armées et les chefs militaires ne le sont pas davantage. La population n’est pas toujours enthousiasmée par la politique menée à Paris. Bref, pour se faire mieux comprendre, respecter et obéir, la Convention dote ses émissaires de pouvoirs croissants.
Le système des Représentants en Mission prend forme progressivement. L’idée vient de l’Assemblée Législative qui y a eu recours dans des circonstances extrêmes et sous l’impulsion de la Commune de Paris. Les premiers députés aux armées partent le 9 août 1792. La Convention en fait dès le début, un moyen usuel de gouvernement. L’assemblée à peine réunie, envoie dix-huit députés en mission entre le 22 et le 24 septembre 1792. Au 31 décembre 1792, il y a eu soixante et un députés en mission dans les départements et treize seulement en mission aux armées. Jusque-là, les missions sont précises, les pouvoirs limités, le nombre modeste. Ce sont presque des missions d’information.
Mais les circonstances transforment la nature de ce moyen de gouvernement. Déjà, le 29 décembre 1792, les pouvoirs des Représentants en mission sont accrus. Puis la machine s’emballe. Le 8 mars 1793, pour faire face à une situation qui s’aggrave, 96 députés sont envoyés dans les 48 sections de Paris pour stimuler l’ardeur patriotique des citoyens et susciter des engagements volontaires.Puis le lendemain, les 82 premiers vrais Représentants en mission sont envoyés dans les départements pour faire aboutir la levée de 300 000 hommes. Le décret est déjà très pragmatique :“Les Représentants en Mission sont autorisés à prendre toutes les mesures qu’ils jugeront nécessaires.”
Alors s’ouvre la grande épopée des Représentants en mission. Pendant 18 mois, ils portent la parole de la Convention sur tous les points du territoires. Le 3 avril, un décret, commençant par “en attendant que les costumes soient décrètés…” , leur donne un nom, un baudrier, un sabre, une écharpe et un chapeau “surmonté de trois plumes aux trois couleurs”. Le 30 avril, une vague de 63 représentants est envoyée aux armées avec des pouvoirs illimités. Puis les Représentants en Mission sont soumis au Comité de salut Public. Ils sont tenus de l’informer et de se soumettre à ses directives. Le 16 août, le Comité de Salut Public demande aux représentants en mission dans les départements de procéder à l’épuration des autorités constituées, démocratiquement élues mais soupçonnées de fédéralisme. Le 29 octobre enfin, les représentants en mission peuvent prendre des arrêtés seuls. Auparavant, il fallait la signature d’au moins deux députés en mission pour valider les arrêtés. Les députés sont envoyés par vagues, plus ou moins importantes. Une des plus lourdes de conséquences est celle du 29 décembre 1793. Les députés sont chargés de rien de moins que d’établir le Gouvernement Révolutionnaire dans tous les départements.
Si la Convention craint les apprentis-dictateurs qui pourraient profiter de l’étendue de cette mission et de ses difficultés, elle limite les risques d’arbitraire en choisissant des hommes de haute valeur morale. Presque toujours, ils ont justifié la confiance de la Convention. Mais à partir de janvier 1794, la Convention assiste au retour de députés rappelés et vexés. Les “missionnaires” irréprochables demeurent en mission. Au 9 Thermidor, Robespierre éperdu, se tournant vers l’ingrate Montagne, comprend combien ses amis absents vont lui manquer.
Après Thermidor, c’est la décrue. Les missions se poursuivent. Mais l’enjeu a changé. La vengeance succède à l’héroïsme, la gestion de la victoire succède au sursaut national. Les Thermidoriens se méfient des représentants en mission Montagnards, de leurs pouvoirs et de leur durée. Le 13 août 1794, les Représentants en mission depuis plus de six mois sont rappelés. Les Représentants aux armées ont désormais des missions de six mois au plus, les missions dans les départements ne peuvent excéder trois mois.
Près d’un Conventionnel sur deux a été en mission. Au total, la Convention a envoyé 439 de ses députés remplir un total de 990 missions. Les 409 missions auprès des armées ont concerné 232 députés. Les 581 missions dans les départements ont concerné 335 députés. 128 députés ont rempli les deux types de mission. Ces chiffres montrent que la Convention puise à profusion parmi ses membres des députés capables de défendre sa politique.
A partir du 8 mars 1793, il y a toujours environ cent cinquante députés en mission. Depuis juillet 1793, chacune des quatorze armées se voit encadrée par quatre Représentants en mission. A ceux-là, il faut ajouter un député par département, ou plutôt une paire de députés pour deux départements. Enfin, quelques missions isolées à des fins limitées de vente de mobilier d’état, d’approvisionnement en bois ou en papier sont menées simultanément. Sans parler des quelques missions diplomatiques afin de négocier la paix avec les puissances coalisées.
Certains députés se spécialisent et, leurs missions s’enchainant les unes aux autres, ne repassent même pas par Paris pour gagner du temps. La palme revient à Prieur de la Marne qui remplit au total dix missions, dont huit aux armées, tout en étant membre du Comité de Salut Public ! Hentz remplit huit missions aux armées, Garrau sept missions dont six aux armées, Gillet cinq missions aux armées. Ces députés très sollicités sont les instruments du Comité de Salut Public Montagnard et ont toute sa confiance. On imagine leur surprise quand ils reviennent à Paris, à l’automne 1794, après parfois un an d’absence. Tout a changé !
Si les départs sont collectifs, les rappels en revanche sont le plus souvent individuels. Le Comité de salut Public rappelle qui bon lui semble sur la foi des renseignements ou des dénonciations qui lui parviennent. Or les députés souhaitent souvent prolonger leur séjour loin de Paris. Ils prétendent alors que leur tâche est inachevée. Rappelé, ils ne retournent pas de bon gré à Paris. Plusieurs injonctions du Comité de Salut Public sont nécessaires pour les faire revenir. Le ton des arrêtés devient de plus en plus sec et menaçant. Pourtant, quelques récalcitrants parviennent à éviter le retour à Paris. L’indépendance et le pouvoir dont jouissent les Représentants en Mission, et pour certains, le peu d’attrait de la vie à Paris et, en particulier, à la Convention, expliquent cette résistance. Peut-être aussi le désaccord avec la politique parisienne.
Ainsi, Cavaignac, qui dénonce le coup d’état montagnard du 2 juin 1793, préfère rester à l’Armée des Côtes de Brest puis à celle des Pyrenées Orientales pendant dix sept mois ! Dherbez-Latour, parti le 28 juin 1793, enchaîne les missions, et invoque des maladies soudaines, des révoltes imaginaires, des pertes de courrier, pour ne revenir à la Convention qu’en novembre 1794. Robert invoque une fausse couche de sa femme, Monestier sa mauvaise santé, pour ne pas rentrer à Paris. Le Comité de Salut Public emploie des méthodes subtiles pour attirer les représentants à Paris. Carrier, pourtant accusé de toutes parts d’exercer dans sa mission à Nantes un despotisme violent et démesuré, est rappelé avec un ménagement surprenant : “Tes travaux multipliés méritent … que tu te reposes quelques instants, et tous tes collègues te reverront avec plaisir dans le sein de la Convention Nationale.”
La Convention Thermidorienne a encore plus de mal à se faire obéir. Après le rappel en masse des “missionnaires” le 22 juin 1795, les récalcitrants sont avertis le 2 août 1795, que ceux qui ne seront pas rentrés dans un mois seront considérés comme démissionnaires.
Les Représentants font d’autant plus la sourde oreille que le retour de mission est souvent difficile. Ils doivent rendre des comptes financiers et politiques. Les comptes financiers sont presque toujours irréprochables.Mis à part les cas de Danton et Lacroix en Belgique, de Tallien à Bordeaux, de Barras et Fréron dans le Midi, les Conventionnels en mission se montrent incorruptibles et même, ils “rendent la monnaie” sur l’argent qui leur a été attribué pour leurs frais.
Les comptes politiques en revanche sont plus délicats, car plus subjectifs. Selon l’humeur de la Convention, la politique menée en mission peut être bien ou mal perçue. Lebon à Arras, Carrier à Nantes, Maignet dans le Vaucluse, Javogues, Collot d’Herbois, Fouché à Lyon, Dentzell à Landau, sont des Montagnards.Successivement, on honore leur énergie salutaire puis on dénonce leur terrorisme aveugle. Cadroy, Mariette, Chambon, Isnard, Royalistes jugés d’abord favorablement, sont ensuite traités d’égorgeurs.
Beaucoup de départements reçoivent successivement des députés aux positions diamètralement opposées. Souvent aussi, le nouvel arrivant défait l’ouvrage de son prédecesseur, simplement parce que les choses vont mal et qu’il faut bien trouver une raison. Les départements ont là l’écho des querelles parisiennes. Alternativement félicités et critiqués, parfois même condamnés, les représentants en mission doivent être humains sans être modérés, et patriotes sans être sanguinaires. La voie est étroite. Le même Lecarpentier, à qui on reprochera sa conduite contre les Vendéens et les Granvillois, a défendu les remparts de Granville les armes à la main. Il demande son rappel à deux reprises, en invoquant ses fatigues. Mais le Comité de Salut Public est trop content de lui et lui demande de rester à son poste. C’est l’exception qui confirme la règle.
Car un autre élément intervient pour rendre difficile la tâche du Comité : le manque de candidats de valeur. En effet, au cours de leurs missions, des députés courent les plus grands dangers. Laurent qui charge au milieu des fantassins voit son fusil brisé par un boulet de canon. Levasseur a un cheval tué sous lui. Fayau, Châles, Féraud, Choudieu, Cassanyès sont blessés au combat. Fabre de l’Hérault est tué. En août 1793, Dherbez-Latour est encerclé et près d’être massacré par des rebelles du Midi. Le 24 mars 1794, Bô frôle l’assassinat par des prêtres réfractaires à Figeac. Laurent connaît la même mésaventure dans la Somme en avril 1795. En juin 1794, Deydier est gravement brûlé par l’explosion d’une chaudière. Beauvais, Baille et Sautayra, prisonnier de rebelles, sont torturés. Brunel se suicide en mai 1795 parce qu’il se reproche d’avoir parlementé avec les rebelles Toulonnais. D’autres sont près d’être lynchés par une populace furieuse qui a faim. Tellier se suicide en septembre 1795 parce qu’il n’a pas tenu tête à une émeute alimentaire. Les émeutes dûes aux subsistances, menaçantes parce qu’imprévisibles, se multiplient en 1795. Bernier est lapidé le 10 avril 1795 à Evreux.
Aussi, par crainte du danger, des députés refusent les missions qu’on leur confie. Porcher, en mars 1795, refuse d’aller dans le Cher pour calmer une émeute liée à la disette. L’exemple d’Alquier est significatif. On lui propose plusieurs missions aux armées ou dans des zones à risque. Il les refuse toutes. Il accepte enfin une mission pour lever des chevaux pour la cavalerie de l’armée. Cette mission se prolonge, se prolonge, se prolonge…… jusqu’à la chute de Robespierre. Car Alquier a été dénoncé à Paris. A Saint-André, il confie : “Vous aimez à commander aux hommes. Moi, j’aime mieux mes chevaux. Jamais ils ne dénoncent et ils mourraient de faim sans se plaindre.” Certaines missions sont en effet de véritables “planques”. Les Royalistes Auguis et Enlart restent trois mois à Marly pour surveiller la vente du mobilier du Château … jusqu’à ce que le Comité se rende compte que des Représentants du Peuple ont mieux à faire !

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