Girondins Discrédités, Janvier - Mai 1793

Jetez-nous dans le Gouffre et sauvez la Patrie !

COLLOT-DHERBOIS

Cependant, dans l’ensemble, la Convention est soulagée. Quand les chefs Girondins sont exclus de l’assemblée et mis en arrestation, il ne leur reste plus que le fantôme de leur ancienne influence. Tout compte fait, le nombre des députés qui protestent contre cette atteinte à la souveraineté du peuple, est modeste. La Convention sent bien que le principe de la représentation du peuple est gravement violé.Chacun est conscient que la démocratie a souffert. Les Montagnards, qui, contrairement aux apparences, n’ont ni organisé, ni accepté volontiers l’insurrection violente, le regrettent également. D’un autre côté, la situation de la République exige qu’il soit mis fin aux débats nuisibles provoqués par les Girondins. Donc, au fond, l’assemblée s’afflige de l’atteinte portée à la représentation nationale mais elle ne regrette pas l’arrestation des Girondins. La chute des Girondins amène la Convention sur un terrain qu’elle aurait voulu éviter. La légitimation du coup de force laisse les Montagnards empêtrés dans des contradictions délicates.

Quelles conclusions peut-on tirer de ces neuf mois de convention girondine ? Au delà des choix politiques des Girondins, leur chute met en évidence le mythe d’un parti Girondin uni. Le manque d’unité d’action des Girondins est attribué le plus souvent aux contradictions entre leurs aspirations libérales et les mesures contraignantes qu’ils se refusent à soutenir comme le Tribunal Révolutionnaire, le Comité de salut Public, le Maximum et l’Emprunt forcé.

Mais c’est aussi le reflet d’une union factice entre tendances diverses, les républicains progressistes, les conservateurs et les royalistes. Ces tendances sont au fond soudées exclusivement sur la lutte contre les Montagnards et les autorités de Paris. Pour ce qui relève de la prospective, les Girondins progressistes et les Royalistes n’ont rien en commun. De Condorcet à Lanjuinais, de Jean-François Ducos à Henry-Larivière, il y a un gouffre politique. Aussi, les Girondins s’accrochent d’autant plus aux seuls sujets qui les réunissent, que leur unité repose sur des bases politiques plus étroites.

Les Girondins se neutralisent eux-mêmes.Toutes leurs propositions sont combattues dans leurs propres rangs. De nos jours, un parti politique éclate à l’apparition de désaccords flagrants. Mais mystérieusement, les Girondins se refusent à tirer les conséquences de cette cohabitation artificielle. Les Girondins paraissent à certains moments adopter une tactique. Mais ils n’ont pas de parti, et encore moins dans l’acception moderne du mot parti. Leurs réunions ne concernent pas tous les Girondins. Dans les salons, les Girondins réunissent vingt députés. Aux Jacobins, les Montagnards en réunissent deux cents. Chez les Girondins, les tactiques élaborées, les coups prémédités, prennent souvent leurs sympathisants au dépourvu. De plus, les réunions portent, soit sur de grandes abstractions politiques, soit sur des coups ponctuels contre les Montagnards, rarement sur une pratique politique positive.

Enfin, ces conciliabules sont utilisés par les Montagnards. Marat se moque de leurs “petits soupers”, et “du boudoir de Madame Roland”, qui inspire selon lui la politique de ceux qu’il appelle par dérision les “hommes d’état”. Au cours des séances, des Girondins se groupent et s’agitent, donnant l’impression d’une action concertée et leurs invectives désordonnées donnent prise à la critique. Après une agitation particulièrement déplorable dans l’assemblée, le Montagnard Saint-André affirme dès le 16 décembre 1792 : “La scène d’aujourd’hui a été combinée chez Roland qui avait distribué les rôles.”

Dans la dernière période, certains chefs Girondins se montrent davantage prêts au sacrifice qu’au combat. Vergniaud abandonne le terrain politique et se réfugie dans le théâtral : “N’hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. Jetez-nous dans le goufre et sauvez la patrie !” Au moment critique encore, certains acceptent de démissionner, d’autres refusent. Les Girondins ont le courage de leurs idoles, les Romains, mais ils n’ont pas leur clairvoyance.

Du point de vue de la tactique, une réflexion du Girondin Meillan dix ans plus tard, est édifiante :“La seule pensée d’une démarche combinée nous révoltait.” A l’opposé, dès juin 1793, Robespierre tance les Montagnards :“C’est en vain qu’on se présente tous les jours à la Montagne si l’on n’a pas un plan suivi.”
Au fond, le parti de la Gironde est un raccourci historique caricatural. Les chefs Girondins, comme Brissot, sont d’indiscutables républicains. Beaucoup ont des vues audacieuses sur le plan social, comme Rabaut-Saint-Etienne. Mais la masse des députés qui les soutient, est beaucoup plus conservatrice. La Gironde se détruit elle-même parce qu’elle accepte d’abriter une partie des Royalistes de la Convention. Les yeux des députés hésitants s’ouvrent peu à peu sur l’incapacité des Girondins à exercer les responsabilités du pouvoir. Comment compter sur eux pour défendre la République alors qu’ils prennent de plus en plus appui sur les royalistes et les possédants, alors qu’ils se sont coupés du peuple parisien dès le début de la session ?

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