Le Directoire, Novembre 1795 - Novembre 1799

Deux Tiers

GREGOIRE

L’impopularité des ex-conventionnels est telle que, dans le tiers des 250 nouveaux élus, seuls, deux ex-conventionnels ont été élus “normalement” par le corps électoral. Sur le quota prévu des 500 députés à reconduire, les électeurs n’ont désigné que 379 ex-conventionnels. Ces 379 réélus sont appelés à coopter leurs collègues. L’après-midi du 26 octobre 1795, dernier jour de la session, est donc consacrée au complément par cooptation des deux-tiers des députés. La Convention change de nom et s’appelle pompeusement, pour quelques heures seulement, Assemblée Electorale de France. L’Assemblée Electorale de France, elle-même composée de députés semi-imposés, impose au corps électoral plus de cent députés.
Ce jour-là, l’assistance est nombreuse. Au moins deux cents Conventionnels délaissés des électeurs, qui sont candidats à la reconduction, savent qu’ils ont là une chance inespérée d’être “élus”. La carrière politique est devenue tout à coup plus attractive, à l’abri du danger. Cette laborieuse opération de cooptation nécessite trois tours de scrutins. 105 nouveaux députés sont cooptés. Leur soulagement est tel que soixante seize d’entre eux, une fois réélus, se désintéressent de la suite des opérations de la journée !
Le décret des Deux-Tiers impose le maintien de 500 conventionnels, soit directement, soit par cooptation. Un tiers d’entre eux, soit environ 250, reste donc sans mandat électoral. L’étude de ce groupe de 250 laissés-pour-compte est instructif en ce qu’il comprend les hommes les plus chargés de tares, selon le code de valeurs des réélus. Quelles sont les victimes du tri, les conventionnels non-réélus ? Les Montagnards bruyants, voyants, compromettants, arrêtés ou non, d’une part, et, à l’opposé, les députés transparents, inodores et incolores.
Hors concours, la catégorie des amnistiés. Tous les députés décrétés d’arrestation sont amnistiés et libérés, mais aussi irrévocablement inéligibles. Cette amnistie concerne essentiellement 63 Montagnards. Ces députés de premier plan, la plupart du temps, anciens représentants en mission ou membres actifs des Comités en l’An II, ont participé au Gouvernement Révolutionnaire. Leurs tempéraments énergiques et leurs convictions intactes les ont amené à s’opposer à la réaction thermidorienne. Ils disparaissent presque complètement de la scène politique. Cambon, Lindet, Barère, Billaud-Varenne, Thuriot, Prieur de la Marne, Ruamps, Thirion, Mallarmé, Levasseur, Baudot et Choudieu par exemple, habitués aux responsabilités, sont maintenus à l’écart. Par divers chemins, Fouché, Saint-André, Saliceti et David, seules exceptions notables, referont surface. Mais presque tous touchent là la fin de la carrière et entrent dans la nuit de l’anonymat.
Cette inégalité de traitement montre clairement que, politiquement, idéologiquement, la Montagne est bannie de la classe dirigeante. Les convictions des Montagnards sont criminelles et les Montagnards sont déjà en exil intérieur. Leurs mains sales indisposent. Pendant plus de cinquante ans, ils serviront d’épouvantail sous le nom de terroristes ou de buveurs de sang, à tous les modérés, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, et même à de nombreux républicains.
L’Assemblée Electorale de France est imprègnée de cet état d’esprit. Elle exclut de la réélection des Montagnards qui, bien que passés au travers des proscriptions, sont jugés trop peu recommandables pour entrer dans le Corps Législatif. Sur les 83 Montagnards qui sont restés silencieux pendant la réaction Thermidorienne, 29 seulement sont réélus, et encore restent-ils aussi discrets sous le Directoire. Le virage à gauche des dernières semaines de la Convention est neutralisé à l’avènement du Directoire.
Les autres députés non cooptés par leurs pairs sont, en général, des députés très discrets, sans envergure, ni influence, ni amitiés utiles. Beaucoup ont appartenu au Marais suiveur ou Royaliste. Cependant, quelques députés comme Gertoux, Gouzy et Girard-Villars, sont cooptés sans avoir rempli de mission et ni appartenu au moindre comité, ni même prononcé le moindre discours ! Le Directoire propose des places aux plus talentueux des laissés pour compte. Les autres ratent le train du Directoire et ne jouent aucun rôle important par la suite. Par tempérament d’ailleurs, beaucoup s’en satisfont très bien. Arrivés à la Convention par accident, ils redeviennent les citoyens paisibles qu’ils étaient avant leur intrusion accidentelle au milieu de la fournaise.
Ceux qui se sentent frustrés de ne plus être députés ou de ne pas avoir de postes administratifs interessants, vont avoir d’autres désillusions. Déjà, les problèmes matériels commencent à apparaître. Par exemple, Armonville, très démuni, obtient une aide du gouvernement pour regagner sa province.
Les Montagnards non-réélus ou amnistiés peuvent s’estimer heureux quand leur désagréments s’arrêtent là. Huguet, Cusset et Javogues sont fusillés pour leur participation imaginaire au soulèvement du Camp de Grenelle, le 10 octobre 1796. D’autres comme Amar, Laignelot, Choudieu, Châles et Ricord, sont menacés pour cause de participation supposée au complot de Babeuf. Drouet, l’homme de Varennes, est emprisonné. Et plus tard, beaucoup d’entre eux connaîtront encore la prison, la déportation ou l’exil.

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