Trois Montagnes, Janvier - Mars 1794

Une bonne Portion de la Gaité française

SAINT-JUST

Une fois les Ultras hors d’état de nuire, pour le salut de la République, les Indulgents pouvaient et devaient influer pacifiquement et prudemment sur la politique du Comité, sans craindre les excès de la faction rivale.D’un autre côté, s’ils étaient décidés à la lutte contre le Comité, ils devaient s’assurer du soutien de Danton, sans lequel il n’y avait pas d’issue politique crédible. Or, délaissant ces deux possibilités, ils s’entêtent dans une attitude critique et s’obstinent dans des escarmouches qui exaspèrent à la fois les Comités, la Convention et Danton lui-même ! Les arrestations auraient dû calmer les rescapés des factions. Mais à chaque fois depuis cinq mois, elles croient l’emporter quand l’autre faction est affaiblie.
Dans cette deuxième quinzaine de mars 1794, l’illusion des Indulgents devient pathétique d’aveuglement. Ils dédaignent tous les avertissements, comme la saisie du “Vieux Cordelier ”de Desmoulins, le 14 mars, ou comme l’arrestation, le 15, de Hérault de Séchelles. Ils se sentent au contraire soutenus par divers signes de sympathies dans l’assemblée et par l’arrivée de Tallien, de retour d’une mission à Bordeaux. Le 16, Tallien et Bourdon de l’Oise, le nouveau tandem offensif Indulgent, dénoncent, encore et toujours, le ministre Ultra, Bouchotte. Le 18, Bourdon de l’Oise obtient un décret contre la Commune de Paris, qui tarde à féliciter la Convention de l’arrestation des Ultras. Le 19, Pache et Chaumette, les plus hauts magistrats de Paris, proches des Ultras, se présentent enfin à la Convention. Ils ont laissé passer cinq jours, pendant lesquels les Indulgents les soupçonnent d’avoir attendu un éventuel soulèvement des sections. C’est la curée. Les Indulgents déchaînés leur reprochent leur attitude ambigüe et réclament leur arrestation. Danton, chef supposé des Indulgents, s’oppose à toutes ces récriminations. Plus que jamais, il réclame l’union des patriotes.
Un nouveau et sévère avertissement aurait d’ailleurs dû freiner la violence des Indulgents. Les Comités annoncent par la bouche d’Amar, que leurs amis Chabot, Delaunay d’Angers, Julien de Toulouse, Fabre d’Eglantine et Basire, jusqu’ici en détention provisoire, seront jugés par le Tribunal Révolutionnaire. Bien qu’innocents, les deux derniers sont ainsi amalgamés dans la ténébreuse affaire de corruption dénoncée par Chabot. Pour les Comités, l’ami d’un pourri est pourri lui-même. De proche en proche, tous les Indulgents devraient se sentir concernés. D’autant que Barère met les points sur les i : “Le Comité ne souffrira point qu’une faction quelconque s’élève sur les débris d’une autre.”
Mais rien n’y fait. Les Indulgents veulent éprouver leur influence revigorée. Le lendemain, 20 mars, Tallien et Bourdon de l’Oise, profitent de l’absence des membres des Comités, pour obtenir l’arrestation de l’un des agents du Comité de Sûreté Générale. Arrivés en séance, Vadier, Couthon et Robespierre sont obligés d’intervenir pour faire annuler le décret. Bourdon de l’Oise, qui n’a pas peur d’user et d’abuser de la tribune, dénonce alors la Commune de Paris. Une fois de plus, comme la veille, Danton le contredit.
Aux Jacobins, Robespierre s’inquiéte de l’activisme envahissant des Indulgents. Mais il ne souhaite pas aller plus loin. Robespierre est hésitant. Le 21, l’élection de Tallien comme Président de la Convention semble donner de la consistance à la menace d’un renversement du Comité.
Le même jour, le procès des Ultras commence, sans suspense. Le 22, des Ultras oubliés, Chaumette et Mazuel, sont arrêtés. Le 24, les Ultras sont guillotinés, sur l’accusation inepte d’avoir voulu rétablir la Monarchie en conspirant avec l’Etranger.
La réaction de la Convention est surprenante de passivité. Les députés restent indifférents à ce procès monstrueux d’injustice. Ni preuves, ni témoins, ni avocats. L’accusation n’est même pas vraisemblable. Depuis le procès des Girondins, la justice révolutionnaire s’est encore éloignée davantage de la réalité. Au Tribunal Révolutionnaire comme à la Convention, la langue de bois et le mensonge calculé se répandent. En fait, les députés se taisent pour au moins deux raisons. D’une part, un seul député est éxécuté. D’autre part, le procès met fin à l’insolence des Cordeliers, des Ultras et surtout de la Commune de Paris, que beaucoup de députés détestent depuis l’humiliation du 2 juin 1793. Les idées progressistes des Ultras, leurs excès, leurs demandes régulière d’éxécutions de députés, tout inquiète la masse de l’assemblée qui se réjouit de ce bon débarras, aussi iniques qu’aient été les méthodes employées.
La mort de leurs adversaires a-t-elle le même effet sur les Indulgents que celle des Girondins ? Voient-ils alors que leurs luttes ont abouti à ce qu’ils disaient vouloir éviter, la mort des républicains ? Sont-ils décidés à adopter la circonspection de Danton ? Comprennent-ils que le système d’assassinat légal peut leur être appliqué demain ? Peut-être, car les agitations cessent pendant quelques jours.Les séances sont étonnamment studieuses. Le 26, Legendre est élu président des Jacobins, prouvant l’influence renforcée des Indulgents. Danton parle à la Convention : “Je porte dans mon caractère une bonne portion de la gaîté française, et je la conserverai, je l’espère.” Ce “je l’espère” laisse perplexe. Dernière intervention prémonitoire ?

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