Le Règne des Thermidoriens, Août - Décembre 1794

La liberté la plus illimitée des Opinions

05-PLUVIOSE

Les Thermidoriens se consacrent à la lutte anti-Montagnarde. Tel est leur grand projet. Leurs objectifs se lisent en négatif. Plusieurs sont révélateurs. Les Thermidoriens veulent mater le pouvoir Parisien, sous toutes ses formes : Commune, Sections, Garde Nationale, Département. Toutes ces administrations ont toujours été fidèles aux Montagnards. En dernier lieu, elles ont aussi apporté leur soutien à Robespierre. A ce titre, il convient, pour les Thermidoriens, de contrôler ces pouvoirs rivaux et de canaliser les élans subversifs du peuple parisien. De même, le Club des Jacobins doit plier ou casser devant le nouveau pouvoir.
L’offensive contre Paris se confirme. Depuis un an, les militants sans-culottes parisiens, base sociale des Montagnards, bénéficient d’une indemnité quand ils assistent à leur assemblée de section. Cette indemnité vise à rassurer les sans-culottes, qui peuvent quitter leur atelier sans craindre pour leur subsistance. Or cette indemnité est supprimée le 21 août. Les Thermidoriens sont déjà en réaction par rapport à Danton, qui était à l’origine de cette indemnité. Le peuple parisien, organisé en sections depuis le début de la Révolution, s’est mobilisé, armé et défendu dans les sections contre tous les contre-révolutionnaires. Sans indemnité et alors que l’inflation dévore leurs revenus, les sans-culottes retournent à leur établi et laissent les sections sous contrôle de leurs adversaires, bourgeois ou aristocrates. En trois mois, la droite modérée ou royaliste reprend le contrôle de la plupart des sections parisiennes.
La leçon de la nuit du 9 Thermidor est là. La classe aisée a sauvé la Convention de la rébellion des sections robespierristes. En guise de remerciement, les Thermidoriens consacrent aujourd’hui la prééminence de la bourgeoisie sur les sans-culottes. Quelques jours plus tard, la Commune de Paris, qui a fait trembler la Convention à plusieurs reprises, est remplacée par deux commissions nommées par la Convention. Les autorités de Paris sont ligotées et l’influence de Paris anéantie.
Deuxième point, les Thermidoriens ont à se plaindre de la justice révolutionnaire et de ses principaux organes, Tribunal Révolutionnaire et Comité de Sûreté Générale. Les Thermidoriens veulent contrôler et réorganiser à leur profit un système dont ils ont failli être les victimes. Incidemment, ils gagnent une popularité de “libérateurs”.
L’existence massive de suspects incarcérés donne tout d’abord lieu à un débat de fond sur la notion de suspects. La Convention montagnarde a toujours considéré qu’il valait mieux prévenir que guérir. Elle a défini de larges catégories de suspects et les a fait arrêter au risque d’inclure des innocents. Les Thermidoriens ont des parents ou des amis en prison et, pour les libérer, ils réduisent la notion de suspect. Seul un motif précis doit motiver un détention. Alors débute un lent processus de libérations, au choix arbitraire du Comité de Sûreté Générale.Le nouveau Tribunal Révolutionnaire, épuré et réorienté, entré en action le 10 août, sans l’accusateur public Fouquier-Tinville, s’empresse de le satisfaire.
Cette ouverture sélective des prisons suscite des remous. La Convention reçoit une députation des Jacobins qui réclame la publication des noms des détenus élargis et de leurs libérateurs. Les Jacobins, qui considèrent les libérations comme trop hâtives, craignent de voir des criminels en liberté. Merlin de Thionville doit batailler pour annuler la publication des noms des suspects libérés, publication qui met en évidence les sympathies des Thermidoriens pour certains ou certaines aristocrates, comme Thérèsa Cabarrus, la maîtresse de Tallien, libérée le 13 août. Comme les protestations s’amplifient, le président Merlin de Thionville profite du fait que les tribunes muscadines affectent d’être scandalisées pour passer à l’ordre du jour … et évacuer ce délicat problème.
Ensuite, les hommes des Comités ont travaillé avec Robespierre et sont donc ses complices. Les Thermidoriens veulent remplacer et condamner ces hommes, leurs anciens alliés. Pour cela, ils monopolisent la plupart des places. Par exemple, quand une Commission d’examen des papiers personnels de Robespierre est créée, les Thermidoriens occupent sept des douze sièges. Les Thermidoriens ne veulent pas laisser à d’autres le soin d’exploiter cette arme formidable, toutes les lettres adressées à Robespierre pouvant aujourd’hui servir contre leurs auteurs.
Mais les Montagnards se défendent pied à pied et en imposent encore à l’assemblée, qui se déshabitue lentement de leur domination. Mais le 24 août, le Gouvernement Révolutionnaire, en principe maintenu dans toute sa force, perd une partie de sa substance.Dans la crainte d’un retour à la dictature, le Comité de Législation obtient l’immense responsabilité de la surveillance des administrations et est adjoint aux Comités de Sûreté générale et de Salut Public. On parle désormais des trois, et non plus deux, Comités de Gouvernement. La division, l’instabilité, la multiplication des pouvoirs rivaux, ouvrent la voie à une regrettable confusion.
Enfin, point le plus important et le plus délicat, les Thermidoriens ont besoin d’alliés dans le Marais et la Droite de l’assemblée. Pour s’en faire pardonner, ils entreprennent la remise en cause de la politique Montagnarde. La conduite des Représentants en mission Montagnards est d’abord examinée minutieusement, puis les lois Montagnardes sont rapportées une à une et, de proche en proche, toute l’oeuvre accomplie depuis le 2 juin 1793 est rejetée.
Sur ce point, les Thermidoriens se trouvent confrontés à une telle contradiction que leur unité se brise. Le Coup d’état du 2 juin, qui a amené la proscription des Girondins, est l’évènement fondateur du pouvoir Montagnard. Cette date est commémorée et glorifiée. Mais les alliés de droite des Thermidoriens considèrent le 2 juin comme le début d’une dictature criminelle. Ils font donc au contraire pression pour annihiler politiquement tout ce qui s’est accompli depuis et tous les complices de la “dictature Montagnarde”. Or, les Thermidoriens ont eux-mêmes favorisé et soutenu ce coup d’état. Leur position est intrinsèquement fausse.
Les alliés de droite des Thermidoriens vont utiliser leur passé Montagnard, devenu peu à peu une tare, pour obtenir toujours plus de concessions en échange de l’oubli. Cependant, la remise en question tâtonne, les Montagnards encore puissants, freinant des quatre fers. Le 25 août, le Maximum est officiellement maintenu.La Droite doit encore attendre. Mais elle montre déjà le bout du nez. Le Royaliste Durand-Maillane réclame “la liberté la plus illimitée des opinions dans l’assemblée”. Le 26, le Thermidorien Fréron proclame les bienfaits du 2 juin 1793, date du coup d’état anti-girondin. Habilement, il obtient ainsi l’appui de la puissante Montagne, et obtient dans le même temps le rétablissement de la liberté illimitée de la presse. Il a dès lors le champ libre pour une campagne de presse sans précédent … contre les Montagnards. Le 27, le représentant en mission Montagnard Forestier est dénoncé comme terroriste. Les Montagnards se rebiffent. Fouché, respecté des Thermidoriens comme cerveau du 9 Thermidor, défend Forestier avec succès. De plus, Mallarmé, attaqué comme Fouché par Robespierre le 8 Thermidor, dénonce le réveil de la Droite. Il attaque même la duplicité des Thermidoriens, qui soutiennent toutes les dénonciations, même les plus ineptes, contre les représentants en mission Montagnards rappelés depuis un mois.
A ces coups d’épingle répétés, la Montagne répond encore solidement. Jusqu’ici, la Montagne, déjà gravement divisée, a conservé une unité de façade. A la fin du mois d’août, bien que les sujets de discorde se soient multipliés, le conflit n’a pas éclaté au grand jour entre Montagnards et Thermidoriens. Les Montagnards ne voient pas ou ne veulent pas voir la trahison des Thermidoriens. Suppression de l’indemnité aux sections, libération de suspects, réorganisation du gouvernement, liberté illimitée de la presse, attaques des députés en mission, tout cela peut encore à l’extrême rigueur passer pour des mesures salutaires et bienfaisantes, visant à corriger des excès déplorables.

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