Mobilisation Républicaine, Juillet - Octobre 1795

Nous n’avons que faire de vos Discours de Chicane !

CHENIER

La Convention finissante n’a pas dit son dernier mot. Même si la répression qui atteint quelques députés Royalistes est anodine, la Convention oscille pendant ses dernières semaines et frôle un nouveau cataclysme : les républicains ont la tentation du coup d’état. Les suites de l’insurrection royaliste amènent la Convention à une nouvelle et ultime métamorphose. A l’extrême droite, les Royalistes, plus ou moins compromis avec l’insurrection, sont à leur tour devenus discrets. Ils prennent leur mal en patience.Leurs sièges dans les prochaines assemblées les attendent. C’est l’affaire de trois semaines.
Leurs alliés, Girondins réacteurs comme Doulcet-Pontécoulant, Bailleul ou Defermon, et les Modérés, sont dans le même état d’esprit, mais ils peuvent intervenir plus librement. Certains Thermidoriens, comme Dumont et Legendre, dont la survie politique, et peut-être la survie tout court, dépend de la bonne volonté des Royalistes, les défendent. Au centre, la coalition républicaine se divise. Les républicains légalistes attendent également la fin de la session en se disant :“Advienne que pourra !” Parmi eux, d’anciens montagnards qui ont gagné en respectabilité, qui sont parfois déjà élus dans les prochaines assemblées, comme Thibaudeau.
Mais l’autre partie de l’ancienne coalition républicaine ne renonce pas à la lutte. Elle se tourne vers la gauche et met fin à l’isolement des derniers Montagnards. Parmi eux, de nombreux Girondins comme Quirot, Lecointe-Puyraveau, Hardy et Guyomar et des Thermidoriens qui sentent que l’avenir risque de ne pas leur être clément, comme Bentabole, Barras et Tallien. A l’extrême gauche, des députés autrefois timorés et modérés, absolument inconnus comme Blanc et Gourdan, deviennent aujourd’hui de très virulents Montagnards. Enfin, quelques Girondins comme Lanthenas, osent venir sièger parmi les Montagnards.
Tous ces reclassements de dernière minute sont spectaculaires. A ce stade, la classification des députés devient d’une extrême complexité. Du point de vue de l’étude du parcours politique de la Convention et des Conventionnels, c’est un nouveau défi. En trois ans, André Dumont passe de l’extrême gauche à l’extrême droite. Dans le même temps, Lanthenas passe de l’extrême droite à l’extrême gauche. Imagine-t-on aujourd’hui les députés des extrêmes échanger ainsi leur siège et leurs idées ! En tout cas, quand, dans une même assemblée, deux députés passent d’un extrême à l’autre en sens inverse, c’est le signe infaillible d’une période légèrement troublée.
Alors qu’on la croit moribonde, la Convention va vivre trois dernières semaines pathétiques. Dès le 6 octobre, la trentaine de Montagnards qui étaient prostrés pendant l’été, se réveille. Garrau éclate :“Le règne des Thermidoriens n’a comprimé que les patriotes.” Tout à coup, comme pour se dégourdir, ils prennent tous part à la discussion. Enhardis par le soutien des tribunes, et par quelques petits succès, ils réclament la libération et l’éligibilité des 68 Montagnards détenus. Thibaudeau et Villers, devenus républicains de droite, qui ne veulent pas s’y opposer franchement, obtiennent le renvoi de l’affaire au Comité de Sûreté Générale. Puis la gauche demande pour la première fois que les élections de Paris soient cassées parce que les royalistes ont terrorisé les patriotes. Le Thermidorien Dumont, devenu l’homme à tout faire des Royalistes, vient au secours des députés de Paris et obtient l’ajournement. Le lendemain, la même demande d’annulation des élections émane du Thermidorien Goupilleau-Montaigu et du Girondin Guyomar. Cette fois, c’est Legendre qui obtient le renvoi. Le même jour, tirant les conclusions du 13 Vendémiaire, le Girondin Lecointe-Puyraveau réclame le suffrage universel : “Les hommes qui n’ont d’autre fortune que leur industrie et leurs bras se sont rangés du côté de la Convention. Ceux qui ont marché contre elle sont ces agioteurs dont la fortune subite est un miracle de crimes.” La Droite fait la sourde oreille.
Le 9, la gauche réclame une nouvelle fois la réintégration des députés arrêtés, par la bouche de députés aux parcours très divers : Bentabole, Lanthenas, Garrau, Tallien, Hardy. La demande n’en est que plus insistante. La séance est d’autant plus tendue qu’en face, d’autres hommes aux parcours dissemblables, s’associent pour repousser la réintégration : Doulcet-Pontécoulant, Dumont, Thibaudeau, Boissieu. De part et d’autres, on trouve des députés, autrefois ennemis mortels, aujourd’hui côte à côte. Pour le soulagement des Royalistes, Legendre trouve la formule qui permet d’évacuer une fois pour toutes la question. L’artifice consiste à considérer que la ratification du peuple a porté aussi sur la détention des Montagnards. Cette détention appartenant à l’édifice constitutionnel, sa remise en cause est une entorse à la constitution.
Le 13, grand désordre dans la salle et dans les têtes. Garrau, qui demande la libération de tous ceux qui sont incarcérés, reproduit la proposition déclarée illégale le 9. De plus, Garrau exalte les patriotes et utilise les tribunes, comme le faisaient les Montagnards à la grande époque. Le président Girondin Génissieu n’intervient pas, ce qui équivaut à un soutien. Defermon, autrefois mis hors-la-loi par les Montagnards, crie au terrorisme. C’est Larévéllière, lui aussi ancien hors-la-loi tout comme Defermon, qui défend la proposition délicate du Montagnard Garrau ! Barras soutient Garrau : “Depuis six mois, le ressort du patriotisme a été comprimé”. Lanjuinais décrit la proposition de Garrau comme horrible et invoque la légalité. En réponse, Barras prend clairement le parti de la violence : “Nous n’avons que faire de vos discours de chicane !”
Le lendemain 14 octobre, le climat s’allourdit encore. Tallien dénonce à la Convention quatre députés récemment élus à Paris, alors que les sections royalistes tyrannisaient la capitale :“Je les connais, ceux qui sont unis aux conspirateurs de l’intérieur.” Pour lui, l’Assemblée Electorale de la Seine est un repaire de conspirateurs. Les députés élus à Paris sont les complices des insurgés. Les Royalistes de la Convention et les sections se sont mutuellement protégés. De partout, on lui crie : “Nommez-les !” Tallien réclame l’évacuation du public, puis il nomme Lanjuinais, Boissy d’Anglas, Henry-Larivière et Lesage.
Le 15, nouvel orage. La gauche montre la nécessité de la suspension du corps éléctoral devant la menace croissante d’une majorité royaliste dans les prochaines assemblées. Plusieurs députés de droite sont par ailleurs accusés d’avoir correspondu avec les agents royalistes. Legendre, qui se pose en rempart des royalistes, choisit ce moment pour croiser le fer avec son ancien ami Tallien, devenu son ennemi. Il revient sur la dénonciation de la veille et met hors de cause les députés accusés, et notamment son ancien ennemi Lanjuinais, devenu son ami !
Le 16, Tallien est furieux. “La victoire (au 13 Vendémiaire) n’a été utile qu’aux vaincus”. Avec Barras, Louvet et Chénier, il réclame avec insistance l’annulation des assemblées électorales. A défaut d’accord sur le principe d’un coup d’état, ils obtiennent l’arrestation de quatre députés complices des insurgés : Saladin, Rovère, Aubry et Lomont.
Tous comptes faits, la gauche n’a obtenu ni la réintégration des Montagnards, ni l’annulation des élections. Sur ces deux points essentiels, l’échec des républicains décidés est patent. La gauche est découragée, l’Assemblée exténuée. Tout laisserait penser que les Royalistes vont silencieusement, légalement, s’emparer du pouvoir, et que, dans ses derniers jours, la Convention ne peut plus les en empêcher.

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