Mobilisation Républicaine, Juillet - Octobre 1795

Ici siégeait la Convention Nationale

GUADET

Mais la session n’est pas terminée. Le 21 octobre 1795, au nom du Comité de Salut Public, Marie-Joseph Chénier présente un rapport sur le Royalisme en armes. Dans ce discours, véritable épitaphe de la Convention, il brosse à sa manière l’historique des trois dernières années : dictature de la Commune au 31 Mai 93, horreur de la dictature des Montagnards, bienfaisance thermidorienne, espérances des Royalistes. Il passe en revue toutes les secousses de la Convention. Comme Louvet, Chénier dénonce un complot royaliste et cite comme preuves le retour clandestin mais toléré des émigrés, les débarquements des royalistes aidés des Anglais, le financement de la Jeunesse Dorée, des prêtres réfractaires, des Compagnies de Jéhu et les massacres dans toute la France jusqu’au coup d’arrêt du 13 Vendémiaire. Sa conclusion est émouvante et son appel à l’union poignant, d’autant que son frère a été guillotiné : “Oui, nous avons tous commis des erreurs ! … O toi, Convention nationale, vous tous, mes amis, mes collègues, fondateurs solidaires de la république … venons déposer toutes les haines qui nous ont trop divisés pendant cette orageuse session.” Après avoir invoqué “le temple à l’oubli, l’autel du repentir, l’autel du pardon”, il prend de la hauteur et finit en apothéose : “Un jour, l’équitable postérité viendra sur ces bancs où nous avons vu des hommes forts, écouter encore les conseils de leur sagesse et de leur éloquence. Ici siègeait la Convention Nationale. Aucune assemblée dans aucun siècle n’a porté plus loin l’enthousiasme de la liberté !”
La Convention voudrait rester à cette altitude mais elle est reprise par ses démons. Sa dernière semaine est presque aussi fertile et animée que ses premiers jours, trois ans plus tôt. Bentabole réclame la mise en accusation des assassins du Midi et des complices de la Terreur Blanche. Blanc et Pellissier vont plus loin en dénonçant deux représentants en mission royalistes qui ont commis des atrocités contre les républicains, Cadroy et Chambon. A Chambon qui crie à la calomnie, Blanc réplique : “Les cadavres ne sont pas des calomnies”. Dumont, qui se fait à nouveau le pompier de ces Royalistes pourtant indéfendables, leur évite l’arrestation : “Est-il donc nécessaire d’épouvanter le monde et la postérité ?”
Le 22, Barras, au nom du Comité de Sûreté Générale, présente un tableau catastrophique de la France, et il force à peine le trait. La gauche est majoritaire dans l’assemblée. Il reste quatre jours avant la clôture et une Commission de cinq membres est créée et élue pour proposer des mesures de salut public. Puis la gauche réclame une fois de plus parmi les mesures de salut public à prendre, l’annulation des élections.
Le 23, nouvelle scène épique. Thibaudeau, membre du Comité de Salut Public, met le doigt sur la faiblesse du décret de la veille. Selon lui, entre la Commission doublonne avec le Comité de Salut Public.Il y a un organe de trop. Puis, décidé à mettre fin aux agitations de Barras et de Tallien, il prend ce dernier pour cible. En l’absence de ce dernier, Thibaudeau rappelle ses nombreuses apostasies. Tallien, dit-il, aujourd’hui à nouveau Montagnard, disait il y a peu de la Montagne : “C’est la faction des mâchoires”. Thibaudeau se prononce pour la dissolution de la Commission des Cinq. Mais Lesage-Senault, un Montagnard coriace, Leyris, un centriste, Pellissier, un Républicain revigoré, d’autres députés, et les tribunes soutiennent bruyamment Tallien et ramènent l’attention à la Commission des Cinq. Là-dessus, Tallien pénètre dans la salle en triomphateur. Sans s’arrêter à la pusillanimité bien connue de Thibaudeau, Tallien reste sur le terrain politique et réclame la permanence de la Convention jusqu’au 27 octobre. Sur sa proposition, la Convention accepte d’attendre le rapport de la Commission des Cinq.
Le lendemain 24, le rapport de la Commission des Cinq conclut à la nécessaire annulation des élections qui tournent évidemment au profit des Royalistes. C’est proposer encore le coup d’état. C’est proposer de bafouer la légalité républicaine au nom de la République. Cruel dilemme. Arrêtons-nous un instant sur cette proposition. La Convention doit officiellement céder la place dans quarante huit heures et la Commission qu’elle a désignée lui propose d’annuler des élections régulières. C’est une nouvelle carrière qui s’ouvre, avec son cortège de fatigues et de dangers, avec un héritage effrayant, et surtout avec les mêmes hommes et leurs terribles souvenirs. Il faut un certain courage pour proposer l’annulation des élections. Il en faut plus encore pour l’accepter.
Or la Commission comprend cinq régicides. Outre Tallien, elle compte quatre Montagnards, Florent-Guyot, Pons de Verdun, Roux de la Haute-Marne et Dubois-Crancé. Tous ont longtemps dû être discrets pour leur propre sécurité devant les menaces des royalistes. Et que voient-ils dans un proche avenir ? La restauration des Bourbons. Que restera-t-il dans trois jours de leur combat épuisant de ces trois dernières années ? Un régime mort-né. Car, parmi les nouveaux députés à venir, une bonne partie, la majorité peut-être, refuse la République. Ces députés vont saper les bases du régime et hypothéquer son avenir.
En définitive, la Convention repousse les conclusions de la commission des Cinq. Elle refuse la nouvelle aventure. La Convention refuse d’être la Convention. Quelques mesures républicaines sont toutefois prises comme la suspension des officiers nommés par le Royaliste Aubry, pendant les quatre mois où il a siégé au Comité de Salut Public. Puis Ysabeau, le compère de Tallien à Bordeaux, présente au nom du Comité de Sûreté Générale, un rapport sur les papiers de l’agent royaliste Lemaître. Et Tallien, compromis, doit se justifier, donnant ainsi raison aux accusations de Thibaudeau. Chénier doit même défendre Tallien. Cambacérès, impliqué lui aussi, doit donner des explications. On laisse entendre que d’autres députés sont impliqués. L’inquiétude se répand. Un sentiment d’étouffement gagne toute la Convention. Les députés fatigués des dénonciations passent à l’ordre du jour.
Le 25 octobre, jour J moins un, Tallien présente l’ultime rapport au nom de la Commission des Cinq. C’est un historique confus et embrouillé de la Convention.De Vergniaud à Danton, de Chaumette à Lebas, de Romme à Féraud, il met la mort de tous les révolutionnaires sur le compte d’une faction de l’étranger menée par Pitt. De même pour la révision à la Constituante, la fusillade du Champ de Mars, le 10 Août, le 31 Mai, les éxécutions de Girondins, Dantonistes, Crêtois, tout est dû à la faction de l’étranger.
En cette occasion, Tallien dénonce encore la faction des nouveaux députés de Paris, la vague montante des nouveaux élus royalistes qui n’ont pas été membres de la Convention, comme Barbé-Marbois, Quatremère-Quincy, Viennot-Vaublanc. Il agit courageusement si l’on considère que deux jours plus tard, il va les retrouver sur les bancs des Cinq Cents ! Tallien laisse entendre qu’il n’est pas trop tard pour annuler les élections. Il insiste et rappelle la possibilité du Coup d’état parlementaire anti-Royaliste. Il est soutenu par des députés de gauche, mais la Convention n’en a plus la force. Peine perdue, courage inutile, Tallien parle dans le vide.
La Convention n’a plus de ligne politique. Les députés sont devenus imperméables aux décisions et aux dénonciations. Le lendemain, dernière séance de l’immortelle assemblée. La Convention décrète une amnistie générale et l’abolition de la peine de mort. C’est Génissieu qui préside à la cloture de ce gigantesque chapitre de l’Histoire. Quand l’ordre du jour est épuisé, Génissieu clot les débats et paraît désemparé, en proie au vertige. Il semble se demander s’il peut vraiment terminer la carrière de la première assemblée de la République française, comme s’il doutait de pouvoir d’un mot, lui, simple mortel, imposer silence au tonnerre. Puis Génissieu se ressaisit et proclame :“La Convention Nationale déclare que sa mission est remplie et que sa session est terminée.” Les députés se lèvent et crient :“Vive la République !”

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