Politique
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Pistes

05-PLUVIOSE

Les propositions de dénombrement des groupes sont d’avance récusables pour toutes les raisons indiquées plus haut. Cependant, cette étude sur les choix politiques des Conventionnels, permet de dégager quelques pistes et enseignements.

Tout d’abord, un nombre considérable de députés du Centre et de la Droite ont caché leur jeu. A l’époque de la domination montagnarde, après une épuration importante, les députés, qui applaudissent aux mesures autoritaires, paraissent acquis à la politique menée et convaincus de son bien-fondé. Leurs errements passés sont loin. Selon le mot du Girondin Boilleau au Tribunal Révolutionnaire, ils sont tous à présent de « francs Montagnards ». Or, ils jouent la comédie.

Et de manière convaincante. Le 7 février 1794 aux Jacobins, le naïf Robespierre déclare: « Il est constant que la Convention Nationale a sauvé la patrie et que ceux qui composaient autrefois le Marais se liguent aujourd’hui avec la Montagne pour prendre les décisions rigoureuses et salutaires ». C’est la grande illusion des Montagnards de croire que leur pouvoir, imposé comme il l’a été, peut se gagner de nouveaux soutiens dans l’assemblée. Et l’illusion persiste. Au 9 Thermidor, les chefs Montagnards Billaud-Varenne, Barère, Vadier et Collot d’Herbois renversent Robespierre, convaincus qu’ils vont se maintenir au pouvoir avec le soutien de toute l’assemblée ou presque. Même des Centristes comme Cambacérès partagent cette illusion.

Rétrospectivement, leur manque de clairvoyance est frappant. L’Assemblée Constituante avait montré que les privilégiés de la Noblesse ne se résignaient pas à l’abandon de leurs privilèges. De la même manière, ceux qui ont quelque chose à perdre dans les directives économiques des Montagnards, c’est-à-dire la Plaine intégralement et une partie de la Montagne, ne sont pas acquis à la Révolution jacobine et sûrement pas dans l’oppression. Les seuls qui correspondent à ce schéma, sont les modérés ralliés qui restent sur la Montagne après Thermidor. Ils sont rares. Cambacérès et Merlin de Douai par exemple regagnent vite le centre. Il y a là un autre facteur explicatif de la rapidité de la réaction Thermidorienne.

Deuxième constat, la République manque vite de personnalités progressistes ou de démocrates sincères. La Convention tue une soixantaine de ses membres qui sont le plus souvent de grands Républicains. La Gironde progressiste a presque disparu. Quant aux Montagnards Orthodoxes, ils sont décrétés d’arrestation, et à ce titre non éligibles. Ceux qui siègent jusqu’au dernier jour ne sont pas réélus et sont chassés de la capitale.

De plus, la démarche de nombreux Thermidoriens s’inspire de motifs terre-à-terre peu exaltants: la peur sur le moment, l’arrivisme ultérieurement. Bref, sur le seul plan de la qualité de ses défenseurs, la Première République est affaiblie. La fin de la Convention est révélatrice de ce manque de talents et de vertus. Le 19 Brumaire triomphera sans combattre.

Ensuite, contrairement à une idée communément admise, la Convention n’est pas une ruche, où toutes les abeilles travaillent simultanément. A chaque période, une coalition, parfois majoritaire, mais aussi souvent minoritaire, impose sa politique à toute l’assemblée. La Convention peut encore se comparer à un piano dont les touches sont sollicitées selon les besoins de la partition. Quand une note résonne, les autres touches sont au repos. Sous la Convention, quand une coalition gouverne, une fraction de l’assemblée est sur la touche. Les majorités étouffent les oppositions. A l’heure Girondine, à l’heure Montagnarde, à l’heure Royaliste, à chaque fois, une masse variable de députés est mise hors du jeu politique et se contente de figurer.

Politiquement, si l’on se représente la Convention sous la forme d’un iceberg, les hommes marquants, les chefs, constituant la partie visible, l’on observe que la partie immergée n’est pas exactement sous la partie émergée. La masse des députés n’est pas aussi progressiste que ce que pourrait laisser penser l’oeuvre de la Convention. Autrement dit, les neuf dixièmes sont plus conservateurs, voire réactionnaires, que les députés célèbres qui forment la tête pensante de la Convention. A bien des égards, les leaders ne reflètent pas la Convention. Comme de plus, la Convention dans son ensemble ne reflète pas l’idéologie de la France profonde qui a à peine évolué en quinze siècles, on a là une explication essentielle de la rapidité du retour en arrière. Pour le contemporain éclairé, l’ouvrage conventionnel est nécessairement éphémère. Dès que les membres qui l’entraînaient vers les transformations, Girondins et Montagnards, disparaissent, la Convention reprend, plus ou moins aisément, une route plus conservatrice, politiquement et socialement. Le rétablissement du cens électoral, inconcevable en 1792 pour les chefs Girondins et Montagnards, est significatif.

De même, la méthode de gouvernement inventée par les Montagnards paraît plaquée sur une société trop arriérée pour l’accepter et la comprendre. Gouvernement Révolutionnaire, Terreur et Vertu, qui peuvent se traduire en termes modernes par Solidarité, Prévention et Responsabilisation, paraissent à la fois indispensables, sur le moment, et inacceptables, à terme. C’est pourquoi, dès que l’extrême mobilisation donne des résultats, la Convention revient à des pratiques libérales. Militairement, parce que l’An II a été sévère, l’An III peut être laxiste. De ce point de vue, la Convention et ses leaders progressistes sont un avatar d’une révolution bourgeoise, conservatrice et libérale. Cet épisode très court des avancées sociales et politiques est presque un épiphénomène, un accident de l’Histoire. Dans la société française de l’époque, l’année de la Montagne relève à jamais de l’anecdote effrayante à raconter aux enfants dissipés. Comment imaginer en effet que l’épisode, si facilement balayé, allait si longtemps éclairer l’avenir?

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