Les Journées de Thermidor, Fin Juillet 1794

Si les Comités eussent dénoncé le traître

LASOURCE

D’ailleurs, André Dumont annonce le programme des conjurés de Thermidor, bientôt surnommés Thermidoriens : “Démasquer la cour de Robespierre, qui n’est pas encore anéantie”. Après ces séances mémorables et épuisantes, l’attaque contre les Comités se précise et les luttes reprennent. Les hommes des Comités, en place depuis un an, comprennent enfin qu’ils sont la véritable cible des conjurés. Il suffit de quelques jours pour bouleverser le pouvoir poilitique.
Au soir du 9 Thermidor, Barras avait été nommé à la tête de la force armée de la Convention avec douze adjoints. On y retrouve Bourdon de l’Oise, Legendre, Fréron, Goupilleau-Fontenay, Delmas et Rovère, soit avec Barras, sept députés conjurés proches des Indulgents. Il faut leur ajouter deux Montagnards orthodoxes, un Royaliste (!), un Girondin, et deux Modérés, pour avoir une image du partage du pouvoir, à cet instant.
La redistribution du pouvoir devient l’enjeu du débat pendant le mois de Thermidor. Les nouveaux hommes forts, les Thermidoriens, passent au crible la conduite de tous les organes de pouvoir, Comités, Tribunal Révolutionnaire, Représentants en Mission. La Loi du 22 Prairial est rapportée à la demande de Lecointre, ce qui permet de charger la mémoire de Robespierre, considéré dès lors officiellement comme le seul responsable de cette loi et de la Grande Terreur qui a suivi. Le 29 juillet, pour complèter le Comité de Salut Public, dont Barère défend la prééminence, Barère propose les noms de Charles Duval, Eschasseriaux aîné et Bernard de Saintes, trois Montagnards orthodoxes. Habituellement les propositions de Barère sont immédiatement converties en décrets. Mais ce qui devait être une formalité devient problématique. Les Thermidoriens se mobilisent contre cette procédure qui ne semble tenir aucun compte des changements intervenus. De plus, Dubois-Crancé et Cambon soutiennent une réorganisation du pouvoir. Et Merlin de Thionville refuse habilement la proposition de Barère. Il ne met pas en cause les hommes, dit-il, mais le mode de désignation. Merlin de Thionville obtient que la Convention ait à nouveau l’initiative des nominations au Comité, malgré la surprenante opposition de deux autres conjurés, Lecointre et Bourdon de l’Oise.
Tallien obtient que les Comités soient renouvelés par quart chaque mois. Delmas obtient la non-réélection immédiate des membres des deux Comités. Le pouvoir des Comités est démantelé deux jours seulement après que les hommes des Comités aient eux-mêmes abattu Robespierre. Cruel rapprochement, Billaud-Varenne avait tué Danton pour conserver au pouvoir la stabilité, l’unité et la force, qui lui sont ôtées aujourd’hui.
Trois jours après avoir été rabroué par Billaud-Varenne et Barère, Fréron triomphe :“Si les Comités eussent dénoncé le traître (Robespierre), ils se fussent couverts de gloire.” C’est un reproche collectif aux hommes du Comité, qui savent désormais à quoi s’en tenir. Ils ont été magistralement piégés, le pouvoir leur échappe et leur avenir est incertain. Qui les protègera de représailles prévisibles ? Ni Danton, ni Robespierre.
Le 30 juillet est une journée de récupération pour tous les acteurs épuisés. La séance de la Convention est étonnament calme et courte. Le 31 juillet, six membres du Comités de Salut Public sont à remplacer, les quatre députés guillotinés et deux autres membres, qui sont “démissionnés”, Saint-André et Prieur de la Marne, continuellement en mission. Les conjurés ont deux élus, Thuriot et Tallien. Trois Montagnards orthodoxes sont encore élus, Laloy, Eschassériaux aîné et Bréard. Fait nouveau, un centriste, Treilhard est élu également. Avec cette “promotion”, la Convention paraît vouloir l’apaisement et l’“ouverture au centre”.
Le lendemain, les élections au Comité de Sûreté Générale donnent Bernard de Saintes, Merlin de Thionville, Legendre, Goupilleau-Fontenay, André Dumont, Reubell, soit cinq Thermidoriens sur six élus. Il ne reste qu’un Montagnard orthodoxe, Bernard de Saintes. Au 9 Thermidor, les hommes du Comité de Sûreté Générale avaient été acclamés par la Convention et les conjurés. Les voilà aujourd’hui transformés en dindons de la farce.
Mettant en avant leur rôle dans le 9 Thermidor, les Thermidoriens obtiennent de la Convention l’essentiel du pouvoir, au dépens des Montagnards orthodoxes, plus ou moins complices de l’oppressante mainmise des Comités sur l’assemblée. Un autre élu, Debry, un centriste, attaqué pour son attitude pro-girondine au 2 juin 1793, a dû démissionner. L’ouverture au centre est encore limitée. L’espoir d’apaisement et de conciliation entre Montagnards orthodoxes et Thermidoriens s’éloigne. La coexistence pacifique devient vite difficile.
Les représentants en mission, à leur tour, passent à l’examen. Dès le 10 Thermidor (28 juillet), Lebon, représentant en mission proche de Robespierre, est rappelé. A son arrivée, le 2 août, il est immédiatement dénoncé par André Dumont. C’est le premier représentant en mission mis en cause. Barère, qui avait vivement soutenu Lebon malgré ses exactions, perd de sa superbe. Lebon et David sont décrètés d’arrestation malgré l’opposition de Montagnards orthodoxes. Rovère dénonce Maignet, un proche de Couthon, pour avoir ordonné l’incendie de quelques maisons. C’est le deuxième représentant en mission accusé. Le lendemain, tous les représentants en mission, sauf exception, sont rappelés à la demande de deux Thermidoriens, Bourdon de l’Oise et Lecointre. Sur eux tous, pèse le soupçon de “robespierrisme”.
L’affaire est entendue. Robespierre et ses plus proches appuis ont été guillotinés. Au total, cent sept républicains fervents, dont cinq députés, disparaissent définitivement de la scène. L’épuration s’étend sur les Jacobins, la Commune, la Garde Nationale, les sections. Les Comités de gouvernement sont démantelés et épurés. Les autres Comités sont renouvelés.Les représentants en mission rappelés doivent se déterminer sur les évènements récents. Leur conduite fait l’objet d’enquêtes. Au total, la chute de Robespierre, qui devait être une péripétie, devient un cataclysme. Ses collègues des Comités, qui ont si largement contribué à sa chute, sont entraînés peu après. L’enchainement est si rapide que la question se pose de savoir par quelle aberration ces bûcherons-là ont pu scier leur branche d’appui.
Billaud-Varenne, Barère, Vadier, Collot d’Herbois, commettent une funeste erreur d’analyse. Ils croient que la masse de la Convention est attachée à leur personne et au fonctionnement du gouvernement. Pendant un an, ils ont dirigé la République. Les résultats de leur politique sont si apparents, si éclatants, si admirables, qu’ils sont convaincus d’avoir gagné de nombreux partisans au Centre et à Droite. Ils se croient indissociables de la victoire. Mais cet orgueil démesuré devient insupportable à de nombreux députés et fatalement, l’humiliation imposée se retourne contre eux. La masse de la Convention n’admet ni leur oppressant carcan, ni leurs méthodes rigides, ni le fond social de la politique des Montagnards.
L’erreur politique se double d’une ignorance profonde de la nature humaine. Au pouvoir, Billaud-Varenne, Barère, Vadier, Collot d’Herbois, Amar, Voulland, ne sentent pas la force des haines qu’ils engendrent. Ils bousculent les amitiés et les attachements. Ils déchirent le tissu des relations humaines. La volonté de vengeance des amis des Girondins, des Indulgents, des Ultras, devient alors aussi tenace que discrète.
Aussi, les hommes des Comités n’imaginent pas que les conjurés puissent être leurs ennemis. Ne discernant pas leur calcul et leur désir de vengeance, ils ont la naïveté de croire dans leur bonne foi. Quand Billaud-Varenne s’allie à Tallien le 9 Thermidor, il oublie qu’il l’a humilié terriblement devant toute la Convention. Tallien, lui, n’a pas oublié. Fréron, Bourdon de l’Oise, Merlin de Thionville, Legendre, et tant d’autres ont des affronts tout aussi douloureux à laver. Après avoir tant maltraité l’amour-propre des députés, l’union avec les conjurés était nécessairement factice, et malgré les immenses services rendus, le soutien de la Convention illusoire.

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