Girondins Prestigieux , Septembre - Décembre 1792

Fraternité à tous les Peuples

DESMOUNLINS

Les responsables de cet affrontement suicidaire sont les Girondins. Une pente fatale les entraîne de la domination à l’impuissance, de la morgue à la rage, de la proscription à la mort. En fait, le parti girondin, sûr de lui et dominateur, est saoul de pouvoir. Le spectateur attristé de leurs comportements irresponsables veut leur crier : “Attention, danger !” Mais ils n’écouteraient pas plus le témoin apitoyé qu’ils n’écouteront les propositions de concorde de Danton. D’où leur viennent cet aveuglement et cette sourde oreille ? Quel mauvais génie les inspire dans leurs démarches intempestives ?

Les Girondins tiennent leur pouvoir de l’assemblée où leur domination est écrasante. La période du 20 septembre 1792 au 2 juin 1793 est d’ailleurs appelée communément “Girondine”. Plus précisément, pendant cette période, les Girondins ont potentiellement la majorité et la Convention suit leurs inspirations. Les Girondins, minoritaires mais actifs, entraînent l’assemblée. Les Girondins ont été les stars de la Législative et ils se comportent en stars. Ils en ont le côté insouciant et superficiel. Leur prestige, leur culture, leurs brillantes personnalités, leur aversion au moins théorique pour les violences, leur gagnent l’adhésion de nombreux députés. La majeure partie de l’assemblée craint les excès de Paris, des Montagnards et des Jacobins. Les Girondins rassurent. Ils représentent l’ordre et la bienséance par rapport à ce petit groupe de députés Parisiens qui occupe les bancs de l’extrême gauche de l’assemblée, qui se sont installés en hauteur, qui ont toléré les massacres du début du mois, qui soutiennent la puissante Commune de Paris et qui comptent dans leurs rangs le scandaleux Marat.

La composition du premier bureau de la Convention et celle du Comité de Constitution sont révélatrices.Le Ministère leur appartient intégralement à travers leurs amis Clavière aux Finances, Lebrun aux Affaires Etrangères, Pache à la Guerre, et surtout Roland à l’Intérieur. Ils controlent tous les organes de pouvoir. Ils tiennent le bureau et la présidence. Le prestigieux Comité de Constitution est leur domaine réservé. Du point de vue parlementaire, les Girondins occupent donc une position extrêmement solide.

Deuxième source de l’influence des Girondins, l’apothéose militaire. Dès le 23 septembre, la nouvelle de la victoire de Valmy emporte la République dans un tourbillon de gloire militaire véritablement magique. Toute l’assemblée est victime de ce vertige perilleux. Sur la lancée du mouvement libérateur inspiré par la proclamation de la Patrie en danger et l’appel aux volontaires, la Convention cueille des lauriers qu’elle ne mérite pas. Les victoires de l’automne 1792 ne sont pas le résultat de sa politique.

Comme des fruits mûrs, les villes tombent au pouvoir des Français. A chaque fois, les nouvelles des conquêtes enivrent un peu plus la majorité des Conventionnels. Le 26 septembre, la nouvelle de la prise de Chambéry donne lieu à une fête. Et les armées poursuivent leur progression. Le 29 septembre, Nice, le 30 Spire, le 3 octobre Bâle, le 4 Worms, le 8 Lille, le 15 Verdun, le 21 Mayence, le 22 Longwy, le 23 Francfort. Les Autrichiens, les Prussiens, les Piémontais, tous soldats professionnels, sont refoulés. Des forteresses réputées imprenables sont prises sans combat. Le 27 octobre, Dumouriez envahit la Belgique et remporte le 6 novembre la victoire de Jemmapes.

C’est l’euphorie. La gloire offerte retombe sur les Girondins. Les généraux d’armée Miranda, Beurnonville, Servan et surtout Dumouriez, le vainqueur de Valmy et de Jemmapes, le conquérant de la Belgique, sont leurs amis. Les Girondins et presque toute la Convention rêvent tout éveillés. Emportée par l’enthousiasme, la Convention se voit déjà libérant la terre entière. Elle croit que partout l’accueil des populations sera fraternel, comme à Chambéry, que les armées des tyrans sont trop faibles pour lutter contre les patriotes en armes, que la République doit parler en maître aux puissances coalisées. Sa politique étrangère l’amène à mépriser les gouvernements d’Europe.

Or ces conquêtes générent de graves illusions et de graves problèmes. La victoire est trop facile. Si les Girondins tirent profit de ces succès surnaturels, ils n’ont pas conscience de leur fragilité. La situation militaire recèle de sérieux dangers. Déjà, on a vu le général Custine emmener l’armée du Rhin jusqu’à Francfort au lieu de descendre le Rhin, malgré les demandes de la Convention. De même, le prestige de Dumouriez rejaillit sur les Girondins. Mais, perçu comme un général populaire, démocrate et vainqueur, comme l’équivalent de Washington, Dumouriez est déjà hors du controle politique. Son aura est si forte que la Convention et les Girondins n’osent pas resserrer les rènes. Pour l’heure, les succès se poursuivent. En novembre 1792, Mons, Bruxelles, Namur, Liège, Anvers sont occupés par les Français. Tout le Palatinat et toute la Savoie sont “libérés du joug des despotes”. La Convention marche sur un nuage. Quand il se dissipera, il pleuvra du sang.

La Convention perd là l’occasion de conclure une paix rapide, établie sur le principe de la reconnaissance mutuelle et le droit des peuples à l’autodétermination. La Gironde pouvait arrêter à son profit une guerre dont nul ne pouvait prévoir l’issue, écartant ainsi du même coup le danger d’insurrection populaire et celui de dictature militaire. La République pouvait se consolider après avoir prouvé sa puissance. Elle pouvait prendre le temps d’organiser la Belgique, de négocier son indépendance en gage de paix avec l’Europe.En cas d’échec, il était toujours possible de se renforcer méthodiquement et d’établir des bases arrière solides, afin de se mettre en mesure de poursuivre l’offensive en Hollande et ainsi de repousser la domination anglaise. La Gironde n’a pas couru la chance de la paix.

Au contraire, la Gironde entraîne presque toute la Convention dans une politique belliqueuse inquiétante. Successivement, Nice et la Savoie sont annexées. Par son décret du 19 novembre, la Convention lance un véritable appel à l’insurrection des peuples. Elle promet “fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté”.Le 10 décembre, il est décrèté que les pays conquis doivent nourrir la guerre. Le premier décret hérisse les rois, le deuxième terrifie les peuples. Le 15 décembre, un décret provocateur stipule que les peuples qui veulent conserver des castes privilégiées seront traités en ennemis. En résumé, la Convention déclare aux peuples d’Europe, sans soucis des contradictions : “Soyez libres, de gré ou de force !” En fait, le sort des Girondins dépend des généraux et Dumouriez entraîne les Girondins dans la folle conquête de la Hollande.

Des signes préoccupants doivent pourtant attirer l’attention des dirigeants Girondins. Les Prussiens ont chassé les Français de Francfort. La Belgique réclame son indépendance, refuse les lois françaises et les soldats républicains doivent même réprimer une émeute populaire à Bruxelles. Surtout, les volontaires rentrent chez eux après avoir libéré le territoire français. La conquête n’est pas leur affaire. Les armées françaises fondent. Si la guerre doit continuer, il faudra infailliblement utiliser des mesures de contrainte auxquelles les Girondins ne sont pas décidés.
Mais l’euphorie guerrière, rythmée par les annexions, les déclarations de guerre, les taxes sur les pays conquis, continuera pendant plusieurs mois de bercer les députés d’une illusion fatale. Au zénith de leur influence et de leur pouvoir, les Girondins perdent le contact des réalités.Ils se croient destinés à l’extermination de toutes les tyrannies de la terre.

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