Le Directoire, Novembre 1795 - Novembre 1799

Dix Huit Fructidor An V – 4 Septembre 1797

HERAULT-DE-SECHELLES

”Notre mission fut une mission de fatigues et de peines. La vôtre sera une mission de plaisir et de bonheur.” Cette réflexion d’un ancien à un nouvel arrivant reflète l’idée répandue parmi les “ex” que les nouveaux sont des enfants gâtés. En cet été 1797, en effet, la République Française brille de mille feux. Militairement, son seul ennemi reste l’Angleterre. La paix conclue sur le continent lui assure des territoires et des alliances confortables. Des républiques-soeurs ont été créées. Economiquement, la situation s’est améliorée. L’activité a repris, la famine n’est plus à craindre. Les réformes et les efforts d’organisation commencent à porter leurs fruits. Comme le dit Bonaparte au plénipotentiaire autrichien qui consent à reconnaître la République : ”La République Française n’a pas besoin d’être reconnue. Elle se voit comme le soleil au-dessus de l’horizon. Malheur à qui ne la voit pas !”
Les nouveaux députés vont inéluctablement s’emparer des rênes du gouvernement, et jouir d’une situation aplanie et brillante sans se donner beaucoup de peine. Cet état d’esprit est en toile de fond du premier coup d’état du Directoire.
Le 18 Fructidor An V, le Directoire viole la Constitution. Des raisons politiques majeures sont à l’origine du coup d’état. Les Directeurs régicides Reubell, Larévéllière et Barras, prennent la décision douloureuse d’éliminer du Corps Législatif ceux qui sont impliqués et ceux qu’on feint de croire impliqués dans le complot anglo-royaliste, selon la terminologie officielle. Ce complot s’est tramé autour de la personne du Général Pichegru, dont la trahison vient d’être dévoilée aux Directeurs. Ce complot, réel, est grossi pour la circonstance. L’intervention de l’Armée assure le succès du Directoire.Cette nouvelle immixtion de l’Armée, résultat du pouvoir croissant des militaires, supplée l’inexistance d’une base sociale. L’antagonisme entre parlementaires, ex-conventionnels et députés nouveaux, trouve là son aboutissement. La démocratie naissante est déjà bien malade.
Le 5 septembre 1797, Bailleul, ancien Girondin arrêté par les Montagnards à la suite du coup d’état du 2 Juin, présente sans scrupules le rapport sur le complot qui a justifié le coup d’état. Le rapport conclut froidement à la déportation de 42 députés des Cinq Cents, 11 députés des Anciens, des deux Directeurs Carnot et Barthélémy, du ministre Cochon-Lapparent, ami de Carnot, et de journalistes comme le régicide modéré, Mailhe.Les ex-conventionnels royalistes Saladin, Delahaye, Lomont et Henry-Larivière, s’enfuient et attendront en complotant au profit de la Restauration. D’autres Royalistes, comme Durand-Maillane, Bailly et Joseph Serre ont su se faire rayer des listes in extremis, ainsi que Thibaudeau. Ils doivent, comme après le 31 mai 1793, observer le silence, s’asseoir et se lever avec leurs collègues, sans commentaires, jusqu’à la fin de leur mandat, en mai 1798. Pour Durand-Maillane et Bailly, qui ont été députés-légumes à la Convention, c’est du déjà vu. Pendant ce temps, certains députés proscrits ne sont éloignés que momentanémént. Des conventionnels connus, condamnés à la déportation, parviennent à s’échapper. En tout état de cause, les plus recommandables des proscrits du 18 Fructidor seront “récupérés” deux ans plus tard par le 18 Brumaire sans avoir eu à souffrir la déportation. Carnot, Doulcet-Pontécoulant, Boissy d’Anglas, Mailhe, Cochon-Lapparent, ont été prévenus ou se sont cachés avant de se réfugier à l’étranger. Enfin, ceux qui n’ont pas d’appui haut placé, qui sont trop marqués, maladroits ou compromettants, partent à Cayenne, en Guyane. Les royalistes qui ont joué un rôle trop voyant dans le complot, connaissent alors le climat difficile des tropiques. Rovère, Aubry et Bourdon de l’Oise, trois ex-conventionnels, découvrent la “guillotine sèche”. Bourdon de l’Oise le 22 juin 1798, Aubry le 17 juillet, Rovère le 11 septembre, meurent à Cayenne. La politique tue encore, mais plus hypocritement qu’autrefois.
A Paris, Creuzé-Latouche, Girod-Pouzol, Hardy, Bergoeing, tous anciens Girondins victimes du 2 Juin 1793, ont vigoureusement soutenu le coup d’état dans les Conseils. Ces anciens Girondins réactionnaires ont changé, puisqu’ils recourent aujourd’hui à la méthode du coup d’état, qu’ils condamnaient jadis. Mais dans quel sens ? Seraient-ils devenus de farouches patriotes sous le Directoire ? Leur soutien futur au coup d’état de Bonaparte semble indiquer qu’il n’en est rien. Cet appui au Directoire régicide annonce en fait la naissance d’une nouvelle solidarité, plus corporatiste que politique, simple coalition d’intérêts.
Une Commission provisoire est nommée pour “corriger” le résultat des élections qui ont amené une majorité néo-royaliste. Composée des anciens Centristes Siéyès et Villers, des anciens Girondins Poullain-Grandprey et Chazal, tous quatre régicides, et de Boulay de la Meurthe, cette Commission casse les élections dans 49 départements. 136 députés sont invalidés et non remplacés. Les députés restants taisent leur désaccord. C’est le mécanisme classique auquel on a déjà assisté lors du coup d’état du 2 Juin 1793 : soumis ou démis.
Deux conclusions s’imposent.Tout d’abord, la solidarité entre ex-conventionnels joue à plein. Parmi les ex-conventionnels, la distinction droite-gauche de la Convention laisse la place à une relative osmose Thermidoriens-Centristes-Girondins. De tous les députés actifs lors du coup d’état, seul Boulay n’est pas un ancien de la Convention. Ensuite, la violence n’a pas disparu de la politique française alors que toutes les précautions avaient été prises en l’An III : reconduction du personnel politique, élaboration longue et réfléchie de la Constitution, adoption de la Constitution par le peuple.
Le président des Cinq Cents maintenus est à nouveau le régicide Lamarque. Le régicide Roger-Ducos, remplace Pastoret comme Président des Anciens. La Convention reprend sa place. Le 7 septembre, le régicide Merlin de Douai est élu Directeur en remplacement de Carnot. Le décompte des voix permet de mesurer l’importance de la purge. Les 263 députés restant aux Cinq Cents et 74 députés sur 139 présents aux Anciens, qui comptent en théorie 250 députés, ont voté pour Merlin. Près d’un siège sur deux est vide ! Cette purge est moins sanglante mais plus vaste que celles auxquelles la Convention avait eu recours. Avec 165 députés aux Cinq Cents, même réduits à 156 en mai 1798, les ex-conventionnels sont à nouveau majoritaires. Cependant, bien que l’opération apporte une large majorité technique, elle reste à courte vue dans la mesure où rien n’est préparé pour l’échéance suivante.

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