Deux Montagnes, Indulgents et Ultras, Novembre - Décembre 1793

Je dévorerai sa Cervelle

07-GERMINAL

En plus des différends politiques, l’opposition entre Ultras et Indulgents se nourrit d’une foule de différends personnels, de vexations particulières, qui, compte tenu du climat général, sont exacerbées. Entre les deux tempéraments de Danton et de Vadier, la haine est farouche. Vadier, en parlant de Danton dit un jour :“Nous viderons ce vieux turbot farci.” A quoi Danton répondit : “Dites à ce scélérat que si un jour, ma vie était en danger, je deviendrai plus cruel qu’un cannibale. Je dévorerai sa cervelle et je ch…i dans son crâne !” Entre Hébert et Desmoulins, susceptibilités de journalistes, entre le général Fabre-Fond, le frère de Fabre d’Eglantine, et le général Ronsin, jalousie de généraux. Danton a humilié Hébert en l’écartant du Ministère de l’Intérieur.
Dès lors, un jeu mortel s’engage entre les Indulgents, les Ultras et le Comité. Chacun utilise les autres pour se hisser au premier plan ou y rester. Les reproches se durcissent, et bien que la situation soit déjà stabilisée par les premières victoires importantes sur les Vendéens et sur les Autrichiens, ils peuvent se transformer en accusation. Le procès des Girondins a montré qu’une accusation invraisemblable peut être mortelle. Il suffit qu’elle paraisse opportune. A la Convention, les députés se sont pénétrés de cette certitude. Les lutteurs connaissent l’enjeu. C’est une autre explication de leur petit nombre. Les têtes les plus vulnérables sont celles qui sortent du troupeau, ce sont les mêmes qui peuvent prétendre à le guider. En résultat, depuis la mise en quarantaine de toute opposition parlementaire modérée, depuis l’arrestation en masse de députés de droite et surtout depuis l’éxécution des Girondins, la Convention active, composée des Montagnards et de leurs alliés, débat dans un cadre politique étroit. Pour ceux qui veulent sortir de ce cadre, ou seulement influer sur cette politique, l’accusation de faire le jeu des contre-révolutionnaires est toute prête. Pour les Indulgents et les Ultras qui vont s’affronter, la règle est claire :malheur aux vaincus !
Pendant cinq mois, soumise au régime de la douche écossaise, la Convention est ballottée et importunée par des dénonciations croisées qui relèvent du faits-divers. Dans sa masse conservatrice, elle est étrangère au débat. Mais le Comité de Salut Public, lui, ne peut rester indifférent à ces mouvements chaotiques. La Convention, quand elle suit les Indulgents, vote l’arrestation de personnalités Ultras. Le Comité de Sûreté Générale, lui, a le droit d’arrêter les députés, à charge pour lui de se justifier ensuite devant l’assemblée. Ses coups portent plutôt sur les députés Indulgents. Ces luttes parlementaires et extra-parlementaires absorbent une grande partie de l’énergie de la Convention active et donnent une image déplorable de la République. Les Comités, et leurs membres principaux, Robespierre, Saint-Just, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Barère et Vadier, sont d’abord divisés entre factions rivales. Puis ils concluent un pacte afin de mettre fin à ces luttes et à leur extrême nocivité. Ils prêchent d’abord l’union des patriotes, puis deviennent menaçants. Enfin, certains que les puissances étrangères dirigent en sous-main ces troubles persistants et que les principaux instigateurs travaillent pour elles, ils concluent au complot, en dépit des services rendus à la Révolution par les accusés.
Cette thèse est difficilement compréhensible aujourd’hui.Mais la Révolution est alors entourée d’ennemis et, de Lafayette à Dumouriez, de Mirabeau à Barnave, ses chefs l’ont trahie. Les tentatives de corruption de députés, par la Cour ou l’Etranger, émaillent l’Histoire de la Révolution.Par ailleurs, les scènes d’obstruction à la Convention se répètent à intervalles si réguliers que l’idée s’impose de chefs d’orchestre clandestins, désorganisant le travail parlementaire par de la surenchère démagogique et la corruption de députés. Cette analyse avait déjà abouti à l’éxécution des Girondins.
En ce mois de novembre 1793, l’essentiel se passe à la Convention, où d’une part, la montée en puissance des Ultras devient menaçante, et où d’autre part, les Indulgents, Danton étant absent, cafouillent beaucoup. Ils prennent des positions vulnérables et se contredisent sans cesse. Un jour, Basire, Chabot et Desmoulins, amis de Danton, critiquent les décrets contre les étrangers qu’ils jugent trop violents. Or le pauvre Chabot vient de se marier avec une riche autrichienne, soeur de banquiers. Sa sincérité est plus que douteuse. Un autre jour, Philippeaux demande une loi sur l’état de fortune des députés mais ses propres amis, Basire, Chabot et Thuriot sont contre. Là encore, Chabot est suspect de duplicité.
Le 7, la Convention touche du doigt l’opposition entre Indulgents et Ultras. D’un côté, Basire sauve le Girondin Lecointe-Puyraveau qu’Amar, au nom du Comité de Sûreté générale, voulait mettre en accusation. D’un autre côté, l’évêque de Paris en personne, Gobel, avec tous ses vicaires, vient solennellement abjurer à la Convention, à la grande joie des Ultras.
Le 10 novembre, nouvelle occasion de distinguer Indulgents et Ultras. A Notre-Dame, une gigantesque fête de la Raison, mobilise tout Paris, à l’instigation des Ultras. A la Convention, le même jour, Chabot, décidément très bavard, prend des risques énormes : “Il n’y a pas de côté droit. J’en formerai un à moi tout seul”. Chabot a pourtant beaucoup contribué à la disparition de la Droite et a même témoigné à charge contre les Girondins. Mais le fait est que tous les députés ont abandonné depuis longtemps les bancs où siègeaient les Girondins et leurs amis. En fait, Chabot souhaite des débats contradictoires. Selon lui, le suivisme de nombreux députés nuit à la chose publique.
Par ailleurs, Chabot et Thuriot obtiennent, à l’avenir, l’audition par la Convention des députés arrêtés. Si ce principe indulgent avait été appliqué pour les Girondins, quelques uns au moins auraient été sauvés. Mais chacun est convaincu qu’en proposant cette audition préalable, Chabot pense à lui-même. Merlin de Thionville a une réaction significative. Lui, l’ami de toujours, qui formait avec Basire et Chabot le triumvirat des Patriotes à la Législative, préfère prendre ses distances. Avec Bourdon de l’Oise, il insiste au contraire pour donner toute latitude dans ce domaine … au Comité de Sûreté Générale. Le 12, Merlin de Thionville, qui change très vite d’idée, Chabot et Thuriot critiquent l’arrestation du député Montagnard Osselin comme un abus de pouvoir du Comité de Sûreté Générale.Mais leur ami Indulgent Bourdon de l’Oise, le Judas de la journée, soutient le Comité de Sûreté Générale et réduit leurs efforts à néant. Barère, du Comité de Salut Public, obtient alors l’annulation du décret du 10, qui rendait obligatoire l’audition des députés arrêtés.
Le 13, nouvelle agitation contre le Comité de Salut Public. Fabre d’Eglantine compromet Hérault de Séchelles, membre du Comité de Salut Public, qui a des relations suspectes, mais qui pourrait aussi devenir l’allié des Indulgents.
Le soir aux Jacobins, Basire, Thuriot et Chabot, attaqués comme étant “le nouveau côté droit qui veut suspendre la Terreur”, capitulent. Chabot : “Je remercie mes frères les Jacobins de leur surveillance.Je les remercierai encore de m’avoir dénoncé et de me faire conduire à l’échafaud.” Ils sont exclus du Club. Chabot est resté littéralement groggy à la suite de la très violente attaque du chef Ultra Hébert. Il panique. Dans son esprit, tous les menuisiers de Paris construisent un échafaud pour lui. Sur la brèche révolutionnaire depuis le premier jour, il est à bout. Aveugle à force d’anxiété, il cherche à tout prix à redorer son blason.
Depuis plusieurs semaines, Chabot et ses amis attaquent sans relâche le Comité de Sûreté Générale pour ses excès terroristes. Or, le 17 novembre, il se jette dans la gueule du loup, avec Basire, dont l’amitié est trop fidèle. Le Comité de Sûreté Générale, où trônent Vadier et Amar, est trop heureux de l’aubaine. Pour se blanchir, Chabot dénonce une affaire de corruption, à laquelle il a lui-même participé ! Cette démarche est donc doublement inconséquente. Les deux dénonciateurs sont immédiatement arrêtés dans les locaux du Comité.
Le lendemain, Amar, au nom du Comité de Sûreté Générale, présente fièrement le rapport sur la Compagnie des Indes, l’affaire de corruption dénoncée par Chabot et Basire. Sans faire de détail, la Convention confirme l’arrestation des dénonciateurs et des dénoncés, Delaunay et Julien de Toulouse, soit quatre députés, tous Indulgents. A cette époque, la Convention a horreur des louches affaires d’argent. C’est la première alerte sérieuse pour les Indulgents, résultat de leurs démarches inconsidérées. Inquiétant.

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