Mentalite
Vertu   |   Raison   |   Peuple   |   Intransigeance   |   Soupçon   |   Haines   |   Exaltation   |  

Haines

LASOURCE

Autre évolution notable, les passions politiques se doublent de passions personnelles. La réunion quotidienne de quelques centaines d’hommes, pendant une dizaine d’heures, dans l’enceinte étroite de la Convention, conduit inévitablement à des conflits de personnes. La sociologie de groupe a là un terrain d’application idéal. Les affinités et les amitiés les plus solides se forgent là, mais aussi que de susceptibilités, d’orgueils, d’amour-propres froissés !
D’autant plus que certains députés sont de véritables incendiaires. Le langage conciliateur d’un Danton ou d’un Vernier cèdent la place devant le fiel d’un Guadet, l’aveuglement d’un Louvet, la provocation d’un Isnard, le persiflage d’un Duhem ou la moquerie sardonique d’un Marat. Le voisinage d’individus qui se sont mutuellement condamnés, excommuniés, proscrits, confère à la Convention un surcroît de passion et un caractère de grandeur sans pareil. La Convention a donné lieu à de véritables duels à mort, à coup d’accusation à la tribune. Ces duels ont eu des effets politiques désastreux mais sur le plan des individus elles sont révélatrices. Les haines, vécues si intensément poursuivent les Conventionnels non seulement pendant toute la session mais pendant leur vie entière. Barère et Siéyès, Carnot et Fouché, règlent encore leurs comptes vingt ans après, en 1815. L’histoire de la Convention est ainsi parsemée de haines personnelles terribles qui sont nées à la faveur de dénonciations. On ne compte pas les députés qui se poursuivront de toute leur hargne pendant des décennies, parfois jusqu’à leur mort. Gay-Vernon et Rivaud, Vadier et Chazal, Fréron et Charbonnier, Fréron et Granet, Thibaudeau et Ingrand, Gouly et Levasseur, parmi des dizaines d’autres, se vouent des haines irrémissibles.
Les relations tumultueuses entre le Montagnard Legendre et le Royaliste Lanjuinais sont significatives. Le 26 décembre 1792, Lanjuinais attaque maladroitement les “conspirateurs du 10 août”, c’est-à-dire ceux qui ont abattu le trône. Legendre lance aussitôt à la cantonnade : “C’est Lanjuinais qui est un conspirateur”. Plus tard, le 2 juin 1793, Lanjuinais occupe obstinément la tribune. Legendre, boucher de son état, lui crie : “Descends de là ou je t’assomme !” A quoi Lanjuinais réplique : “Fais d’abord décrèter que je suis un boeuf”. Les deux hommes sont donc ennemis jurés… et mortels. Le 24 juin, Legendre dénonce un ami de Lanjuinais, Masuyer, qui a facilité l’évasion de Lanjuinais. Masuyer est guillotiné trois mois plus tard. De son côté, Lanjuinais, condamné à mort par contumace, se cache pendant dix huit mois.Pendant ce temps, Legendre passe tout près de la guillotine en voulant sauver Danton. Il revient de parmi les morts et est méconnaissable, physiquement, politiquement et moralement. Lanjuinais, réintégré, comprend le parti qu’il peut tirer de la volte-face de Legendre. Les deux hommes se réconcilient. Lanjuinais pardonne à Legendre son ancienne appartenance aux Montagnards.En octobre 1795, l’on verra même Legendre défendre Lanjuinais, accusé de royalisme par Tallien !
La fraternité des républicains n’amènera jamais tous les Conventionnels à communier d’un même coeur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.