Le Règne des Thermidoriens, Août - Décembre 1794

Je mourrai plutôt à la Tribune

DESMOUNLINS

Mais le sol se dérobe. Le 5 décembre, la séance de la Convention montre les prémices de la fin du règne Thermidorien. D’un côté, la Convention écoute respectueusement la lecture d’une lettre du Royaliste Lanjuinais, criminel supposé et hors-la-loi depuis 17 mois ! Dans sa lettre, Lanjuinais attaque Saint-Just, à titre posthume, et Barère, présent dans la salle. Lanjuinais demande à être jugé de la même manière que Carrier. L’affaire est renvoyée aux trois Comités. D’un autre côté, la Convention entend avec mépris ou amusement l’autocritique d’André Dumont. A la tribune, la mine piteuse, l’ancien maratiste devenu Thermidorien, bat sa coulpe, se déclare converti et récite son acte de contrition. Quel contraste avec Carrier ! Pour complaire à la Droite, André Dumont, après avoir réclamé la veille la tête du Montagnard Lebon, se reproche aujourd’hui d’avoir dénoncé et provoqué l’arrestation ou la condamnation des députés de Droite de la Somme et de l’Aisne. André Dumont, qui implore leur pardon, supplie la Convention de les réintégrer. La Droite applaudit Dumont et s’engage à oublier le passé. La Convention baigne dans une béate hypocrisie.
Pour caricatural et méprisable qu’il soit, le reniement d’André Dumont est révélateur. La Convention a inversé son code des valeurs. La morale révolutionnaire est caduque. La date du 2 juin 1793 devient une erreur, une fatalité à effacer.
Le 7 décembre, toute la Droite et le Centre, décomplexés, font chorus pour obtenir la réintégration des 73 députés emprisonnés. Sous cette pression, sans excès de réflexion, le lendemain, toute la Convention feignant le plus grand bonheur, sur le rapport de Merlin de Douai, l’auteur de la Loi des Suspects, les 73 sont réintégrés. Prévoyant, Cambacérès réclame l’amnistie promise.
Or les 73 députés rappelés sont dans l’ensemble plus décidés que les députés de Droite ou du Centre qui sont restés à la Convention. D’une part, ils ont publiquement protesté contre un Coup d’Etat et cela leur a valu un emprisonnement d’un an. D’autre part, les 73, qui n’ont pas subi quotidiennement la domination des Montagnards, n’ont pas eu à se résigner au silence. D’emblée, ils veulent prendre part au débat. Leur potentiel combatif est intact. Enfin, les 73 ont à se venger d’une incarcération dont ils s’estiment victimes. Ce sont des martyrs et ils en jouent abondamment. Aucun député resté à la Convention ne peut discuter avec eux sans être soupçonné d’avoir été complice de la tyrannie.
Que veulent ces députés qui sortent de douze mois de détention pendant lesquels leur vie n’a tenu qu’à la fermeté de Robespierre ? Mûs par un ressentiment personnel inavoué et inavouable, les 73 viennent tirer vengeance de leurs bourreaux. Là encore, la nature humaine l’emporte sur l’intelligence politique, la passion sur la raison. Tallien n’a pas pardonné à Billaud-Varenne, les 73 n’ont pas pardonné aux Montagnards.
Les 73 veulent revenir sur les conséquences politiques du 2 juin 1793, réhabiliter la Gironde conservatrice et bien-pensante, détruire les restes de l’ouvrage politique des Montagnards, rétablir le libéralisme économique, disqualifier les valeurs subversives d’égalité et de fraternité, éliminer l’influence du peuple militant et enfin, élaborer une Constitution d’ordre, rassurante et garante des propriétés.
Dans l’immédiat, le nouveau courant réactionnaire dominant poursuit deux objectifs : la liquidation des anciens dirigeants Montagnards en la personne des principaux membres des Comités de l’An II ; et la réintégration des derniers députés proscrits. Il s’agit de vingt-deux députés, passibles de la peine de mort sur simple identification. Ces Conventionnels sont en fuite depuis un an et demi et ont appelé les départements à la lutte armée contre la Convention. Certains ont même combattu les armes à la main parmi les Chouans ou les révoltés Lyonnais.
Le 9 décembre 1794, les premiers rentrés des 73 parlent encore de concorde, de pardon et d’amnistie. Mais dès le 10, ils réclament le jugement de l’ancien Maire de Paris, Pache, et de l’ancien Ministre de la Guerre, Bouchotte. Ces deux personnalités montagnardes, emprisonnées depuis Thermidor, symbolisent le pouvoir des sections parisiennes et le fatal 2 juin 1793.
Le 17 décembre 1794, la Convention décide d’arrêter les poursuites contre les 22 hors-la-loi, mais sans les rappeler dans l’assemblée. Une fois encore, trop ou trop peu. Un échange édifiant a lieu alors. Le Thermidorien Legendre refuse leur réintégration : “Je mourrai plutôt à la tribune”. Louis-Sébastien Mercier, un des 73 qui siègent dans l’assemblée depuis dix jours, répond avec indifférence :“Eh bien, tu y mourras”. Le pauvre Legendre, qui avait essayé de tenir tête à Robespierre, a trouvé avec les réactionnaires un nouveau maître.
La veille, le représentant du peuple Carrier a été guillotiné. Sincère, lucide et incorruptible, mais sanguinaire, cruel, maladroit et isolé, il a cristallisé des haines inexpiables. L’avertissement macabre s’adresse aux Montagnards qui ne se résigneraient pas.
Le 20 décembre, le Thermidorien Clausel est encore plus clair : “Il vous reste à juger les sept décemvirs”, désignant ainsi les hommes qui ont participé à l’activité des Comités avec Robespierre. Le 23, le Maximum, qui permettait aux plus démunis de survivre, est supprimé. Puis le 26, l’examen de la conduite de Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier, est décidé. Une commission de 21 membres est tirée au sort à cet effet, à la demande de Merlin de Thionville. La guillotine se rapproche. L’ouvrier et député Montagnard Noël Pointe, constate, désespéré : “La Terreur a passé en d’autres mains.” Dans le tumulte qui suit, le farouche Montagnard Duhem crie au rapporteur Clausel :“Si tu ne prouves tes accusations, je t’assassine !”
Près de là, mais dans une ambiance plus tendre, Tallien épouse enfin Thérèsa Cabarrus. De son côté, réfugié en Italie, le Comte de Provence, frère de Louis XVI, écrit à ses agents parisiens :“Je ne peux douter que Tallien penche vers la royauté”.

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