Le Règne des Thermidoriens, Août - Décembre 1794

Combien t’es-tu vendu, Lecointre ?

HERAULT-DE-SECHELLES

Mais le 28 août, la division est consommée. Le Thermidorien Lecointre demande la parole pour le lendemain afin de dénoncer les membres des anciens Comités comme complices de Robespierre. Cette annonce jette un froid, et provoque des murmures scandalisés. La Convention, dans son ensemble, croyait en avoir fini avec les règlements de compte. Elle pensait cueillir paisiblement les fruits de la victoire, et rentrer en convalescence. Si les dénonciations reprennent, la rechute guette.
Après la déclaration de Lecointre, les Thermidoriens sont partagés et mal à l’aise. Bourdon de l’Oise et Legendre, prudents, veulent retarder la dénonciation. Tallien aussi veut noyer le poisson et parle de toute autre chose : ilse déclare pour le Gouvernement Révolutionnaire, la liberté de la presse, la justice et contre la Terreur et l’arbitraire. De dénonciation, point. Thuriot, le complice de Tallien au 9 Thermidor, son collègue aujourd’hui au Comité de Salut Public, dévoile la manoeuvre et marque la rupture entre Montagnards et Thermidoriens :“Si Tallien avait eu ce courage il y a six mois, il aurait réuni tous les suffrages.” Six mois plus tôt en effet, le président Tallien abandonnait Danton à l’arbitraire de Robespierre, Saint-Just, Vadier et Billaud-Varenne. En faisant mine d’attaquer l’arbitraire aujourd’hui, Tallien attaque en fait les Montagnards eux-mêmes.
Finalement, la dénonciation de Lecointre est entendue le 29 août. Ses cibles privilégiées sont Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, encore membres du Comité de Salut Public, et Vadier, encore membre du comité de Sûreté générale ! Lecointre a réuni vingt-six chefs d’accusation, reprenant ainsi les modalités du procès de Louis XVI. Les Montagnards sont conscients du dérapage possible vers une remise en cause de la gestion du Comité de Salut Public et du Gouvernement Révolutionnaire.Il ne s’agit pas seulement de défendre quelques individus et ils se mobilisent donc aussitôt. Carrier traite Lecointre de scélérat, Ruamps est indigné, Goujon dénonce Tallien comme étant l’initiateur de cette dénonciation. Ce jour-là, Lecointre bafouille à la tribune.
Puis Billaud-Varenne commence une défense improvisée, difficile et laborieuse. Tombant dans le piège de l’invective stérile, Billaud-Varenne traite les Thermidoriens de “voleurs et intrigants”, et tente une justification terre-à-terre. Cambon vient à son secours et prend de la hauteur :“Les aristocrates se réjouissent”. De même, Thuriot ne veut pas rentrer dans le détail :“Qu’on rejette avec indignation les inculpations présentées par Lecointre”. Le Montagnard Duhem voudrait concrétiser l’avantage et réclame l’appel nominal. Les Montagnards pourraient ainsi irréversiblement diviser leurs adversaires Thermidoriens et imposer silence aux autres. Mais les Montagnards, fréquemment accusés d’arbitraire, ne veulent pas déterrer la hache de guerre.Billaud-Varenne lui-même, pourtant adepte de l’appel nominal, pense retrouver du crédit en calmant le jeu. La demande de Duhem n’est pas soutenue. L’orage gronde cependant et le président Merlin de Thionville, une fois de plus, lève la séance précipitamment.
Le lendemain 30 août, les Montagnards, qui sont mal inspirés, veulent approfondir la dénonciation de Lecointre au lieu de se contenter du succès de la veille. Roux, Turreau, Duhem, et d’autres plus modérés comme Mathieu, Thibaudeau et Bréard s’unissent pour “découvrir la trame”. La déroute semble gagner les Thermidoriens quand Bourdon de l’Oise attaque Merlin de Thionville, son compère Indulgent, au sujet de la levée de la séance d’hier. En plein désarroi, Legendre et Tallien réclament l’apaisement pour éviter l’étalage de leurs maneuvres.
Lecointre relit sa dénonciation sans apporter les preuves, c’est-à-dire les pièces promises.A chaque instant, on lui crie : “Les pièces, les pièces !” et Lecointre est abandonné de tous, y compris par ceux qui l’ont lancé dans l’aventure. Bourdon de l’Oise :“Combien t’es-tu vendu, Lecointre ?” Goupilleau-Fontenay, thermidorien récemment élu au Comité de Sûreté Générale, qui a alimenté la dénonciation de Lecointre, se joint au concert. Même des Girondins comme Féraud et Lecointe-Puyraveau, même des Royalistes comme Beffroi et Ferrand, pour qui “les accusés sont les amis de la liberté”, tirent sur l’ambulance et défendent les accusés !
Pourtant, ce jour-là, Lecointre se défend bien, calmement. Il invoque le témoignage du Montagnard Boucher-Saint-Sauveur, patriarche respecté de toute l’assemblée, qui, en pleine Terreur, démissionna du Comité de Sûreté Générale en dénonçant l’arbitraire et “l’oppression des patriotes”. Surtout, Lecointre maintient l’accusation à la fois vague et écrasante d’avoir “couvert la France de mille bastilles”. Mais le vent souffle en faveur des Montagnards. Tallien et Fréron sont dénoncés pour avoir traité les Montagnards de “parti oppresseur”.
Les accusés, eux, se défendent pitoyablement. Billaud-Varenne, désorienté, intervient hors-sujet. Amar est particulièrement faible dans l’affaire du décret inique qui mit Danton hors des débats. Il se discrédite comme naïf et incompétent et compromet ses collègues Vadier et Thirion. Vadier se pare à la tribune de ses “soixante ans de vertu” pour que la Convention revienne à Lecointre.
En définitive, fait significatif, la Droite conclut le débat. Le Royaliste Marec trouve la formule qui met provisoirement les accusés hors de cause :“Toutes les atrocités de Robespierre ont été combinées avec Fouquier-Tinville.” Lecointre échappe au décret d’arrestation grâce à son mentor, Legendre. Collot d’Herbois, qui parle enfin, débite des lieux communs. Il affecte de croire qu’il n’y aura plus de dénonciations et que la Convention est définitivement réconciliée. C’est la méthode Coué avant l’heure. Plus réaliste et plus perspicace, Cambon obtient finalement que la dénonciation soit déclarée solennellement et à l’unanimité, “fausse et calomnieuse.”
Mais pourquoi et comment Lecointre, simple député, véritable marionnette dans cette affaire, s’attaque-t-il, et de manière si documentée à des personnages hauts-placés ? En fait, le Comité de Sûreté Générale, contrôlé par les Thermidoriens, Legendre, Goupilleau-Fontenay, André Dumont, Merlin de Thionville, trouve là le moyen de chasser du pouvoir les membres des Comités qui ont travaillé avec Robespierre.Le Comité monte une accusation que Lecointre défendra. Il lui fournit les renseignements nécessaires et surtout les déclarations vindicatives de Fouquier-Tinville. Car Fouquier-Tinville, l’accusateur public abandonné et arrêté après le 9 Thermidor, se venge de son arrestation en accusant les membres du Comité de Salut Public et du Comité de Sûreté Générale. Mais les Thermidoriens, qui ont sous-estimé la réaction de la Convention, se divisent. Merlin de Thionville, Legendre, Fréron et Tallien battent en retraite. Bourdon de l’Oise, Turreau et Goupilleau-Fontenay attaquent Lecointre avec toute la Convention.
En tout cas, la dénonciation de Lecointre accélère la métamorphose de la Convention. Si la manoeuvre des Thermidoriens paraît avoir échoué, l’échec est trompeur. Les résultats de l’accusation dépassent en réalité leurs espérances. Car la Montagne, autrefois si puissante et si hautaine, est apparue humble et craintive. Pour les Montagnards, l’approfondissement du débat se révèle être une erreur coûteuse. Contre l’évidence, les accusés rejettent tout sur Robespierre.Ils déforment le passé pour paraître avoir lutté contre la soit-disant dictature et se défendent de manière catastrophique, sur la forme et sur le fond, multipliant les incohérences, les mensonges, les petitesses et les diversions. Leurs contradictions les desserviront par la suite. A aucun moment, les accusés ne tentent de contre-attaquer, ou d’organiser une défense d’ensemble. A aucun moment, les accusés n’évoquent l’oeuvre accomplie, qui justifie tout. Mis à part Cambon et Thuriot, les prestations des chefs Montagnards sont cruelles de médiocrité et elles facilitent la débandade ultérieure du parti Montagnard. Même si l’individu Lecointre est discrédité, les Montagnards ont donné des armes à leurs adversaires. Dès le 1er septembre, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne et Barère, qui quittent d’eux-mêmes le Comité de Salut Public, paraissent donner raison à l’accusation de Lecointre.
Par ailleurs, la Convention se laisse bercer par l’idée reposante de l’unanimité. Or l’unanimité est factice. La Droite, qui recommence tout juste à s’exprimer et qui n’est pas impliquée dans cette lutte entre Montagnards d’hier et d’aujourd’hui, se donne le rôle de juge impartial.Elle se permet de conclure cette séance agitée. Cet arbitrage rehausse son prestige. Les Royalistes, encore trop faibles, se satisfont pour le moment de l’évocation des excès commis sous la responsabilité des Montagnards et ils se renforcent.
Enfin, si les Montagnards ont compris le double jeu des Thermidoriens, ceux-ci ne prennent pas conscience du fait qu’ils sont eux-mêmes manipulés par la Droite.La conclusion du Royaliste Durand-Maillane est instructive : “Cet homme singulier et droit (Lecointre) est un instrument de la Providence pour ne pas laisser impuni dans la Convention aucun des grands criminels.” Et quel Thermidorien pourrait s’exclure des grands criminels ? Ainsi, les Thermidoriens qui chassent les Montagnards, sont eux-mêmes déjà bousculés.

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