Trois Montagnes, Janvier - Mars 1794

Tu me Suis !

DESMOUNLINS

La fin des Indulgents laisse perplexe. Pourquoi sont-ils si passifs ? Pourquoi Danton n’anticipe-t-il pas ? Pourquoi, du point de vue des Comités, faut-il non seulement éliminer Danton politiquement, mais aussi le tuer ? La décision est-elle prise au moment de l’arrestation des Ultras ou est-ce une mesure de circonstance ?
Tactiquement, Danton ne contrôle pas l’activisme de ses dangereux amis, comme Desmoulins, Bourdon de l’Oise et Philippeaux. Dans toutes les petites affaires, les accrochages secondaires, les escarmouches, les Indulgents s’affaiblissent et se discréditent par leur inefficacité. Perdant du temps, laissant trop deviner leurs ambitions, ils importunent la Convention. Comme les Girondins, ils se neutralisent mutuellement, faute de discipline et de chef véritable. Danton n’organise pas ses troupes. Comment expliquer autrement ces maladresses fatales à beaucoup des protagonistes ?
Pendant ce temps, le Comité de Salut Public se renforce. L’opposition supposée de Danton au Comité est une idée répandue dans le public. Quoiqu’il fasse ou dise pour le soutenir, on ne croit pas en sa sincérité. Dans son rapport, Saint-Just reproche à Danton “ses silences et ses retraites coupables” ! Tous ceux qui à l’extérieur et à l’intérieur de la Convention, sont en opposition secrète avec le Comité de Salut Public, espèrent qu’un jour, Danton se lancera dans la bataille. Tous les agents des Princes, les royalistes de Paris, les nostalgiques de l’Ancien Régime, les contre-révolutionnaires, se pressent en foule derrière ceux qui, croient-ils, vont renverser le Comité. Danton pèse trop lourd.
Depuis l’arrestation de Fabre d’Eglantine, pourtant, Danton n’a pas dit un mot contre les Comités ou le Gouvernement. Officiellement, Danton soutient toujours le Comité. Les corrompus sont en prison. Basire, Fabre d’Eglantine et Hérault de Séchelles également. Il n’a pas paru aux Jacobins depuis le 17 mars. Il vient probablement peu à la Convention. A Panis, bien informé par ses amis du Comité de Sûreté Générale, qui l’avertissent du danger, il répond le fameux :“On n’emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers.”Deux semaines s’écoulent pour lui pendant lesquelles il attend et ne tente rien. A défaut de fuir ou de se cacher, il pourrait au moins lutter. Comme il y a déjà si souvent réussi, il peut emporter toute l’assemblée dans une envolée lyrique, demander dans la foulée le renouvellement des Comités ou un rapport des Comités à date fixe sur ses amis arrêtés ou, payant d’audace, sur lui-même. Rien de tout cela. Son indolence, son incrédulité et sa lassitude sont en cause.
Pourtant sa lucidité politique est intacte. Il pressent que Robespierre ne peut se priver de son appui sans se perdre lui-même.“Ils n’oseront pas !”, dit-il. Au fond, il se croit protégé parce qu’il parie sur la clairvoyance de Robespierre. Danton perd son pari. Sur la charette, il en tire la conséquence ultime et prédit à son ancien ami, retranché derrière ses volets : “Tu me suis, Robespierre !”
Tant que les deux factions existent, elles s’équilibrent et se neutralisent. Si Danton décide à ce moment, entre la mi-janvier et la mi-mars, de lutter contre le Comité, il perdra sûrement le combat. Le Comité transformera les Ultras en alliés, il utilisera au besoin la pression extérieure pour chasser Danton des Jacobins comme nouveau modéré. Danton, discrédité, serait contraint au silence, un comble !
Mais les Ultras, en ayant recours à l’insurrection, détruisent l’équilibre. Dès qu’ils sont abattus, le Comité est à la merci d’une offensive de Danton. Quelques signes, comme l’élection de Tallien à la présidence, montrent rapidement que la Convention est mûre pour les Indulgents. Le Comité ne peut tolérer cette dépendance et décide de les neutraliser. Les hommes des Comités ont l’orgueil de croire leur présence au pouvoir indispensable au salut de la République. Danton en prison serait trop dangereux. D’ailleurs, si le Comité avait eu des doutes, le procès l’aurait éclairé sur ce point. Reste une seule solution, selon le mot de Billaud-Varenne : “Il faut tuer Danton !”
Des Indulgents survivent à la faction. La question “Pourquoi ceux-là ?” relève de l’énigme historique. La vie des individus s’est jouée à peu de chose lors de la délibération décisive des Comités, le 29 mars. Aux yeux des Comités, Tallien, Legendre, Merlin de Thionville et surtout Bourdon de l’Oise, devraient être plus coupables de conjuration que Danton, Hérault de Séchelles, Lacroix et Desmoulins. Leur moindre popularité les a probablement sauvés. Peut-être aussi le souci des Comités de ne frapper que ceux qui paraissaient être la tête politique de la faction. Les amitiés et les antipathies personnelles ont aussi joué leur rôle dans la composition de la liste funèbre.
En tout cas, les Comités commettent là une grave erreur d’appréciation. Si l’on admet leur logique, il leur fallait aussi tuer les activistes indulgents. Les survivants formeront le coeur de la conjuration de Thermidor contre Robespierre, puis contre le Comité. L’expérience de Germinal leur servira beaucoup. Ironie du sort, la plupart travaillera effectivement plus tard au rétablissement de la Monarchie. Les rescapés sont les seuls qui méritaient l’accusation !

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