Le Blog des Fondateurs

Gilles et John


GREGOIRE

On ne parle que d’eux et on me dit de tous côtés : « Quelle aubaine pour toi, ces Gilets Jaunes, ces nouveaux Sans-culotte. » Difficile en effet d’échapper au sujet que les chaines info mettent en vitrine inlassablement, sans discernement, à seule fin de gonfler les audiences. Quant à l’analogie, il faut bien chercher…
A leur apogée, moins de 300 000 et de moins en moins nombreux, dispersés dans toute la France, armés de pouvoirs de nuisance considérables, confus, sans tête, hétérogènes socialement, politiquement, culturellement, revendicatifs sans ligne directrice, par des moyens illégaux et autoritaires, drainant discours haineux, dégradations, destructions et pillages qui défigurent leur cause, tels sont les Gilets Jaunes.
A l’inverse, les Sans-culottes, c’est la moitié de la population parisienne en 1789. Une masse d’environ 300000 boutiquiers, artisans, compagnons, apprentis, essentiellement dans les travaux manuels : bois, cuir, pierre, terre, métaux, tissus, étoffes, luxe et arts de la table… Compacts sociologiquement et géographiquement, organisés en sections, présents surtout dans l’Est parisien, leur programme se construit au fil du temps.
En premier lieu, la distinction entre citoyens actifs et passifs, entérinée par l’Assemblée Constituante, insupporte les Sans-culotte. La lutte contre l’inégalité politique les soude. Ils imposent le suffrage universel en Août 1792. D’autre part, la fuite du Roi en Juin 1791, perçue comme une trahison, les convertit à la République.
Pour autant, au retour de Louis XVI de Varennes, ils obéissent scrupuleusement à la directive de la Mairie de Paris : «Quiconque applaudira le Roi sera bâtonné ; quiconque l’insultera sera pendu. »
Car, étonnamment peut-être, les Sans-culotte sont légalistes. Dans l’ensemble, ils respectent la Convention, élue au suffrage universel et, par ailleurs, réclament des tribunaux pour canaliser les violences. Parmi les innombrables différences avec la situation actuelle, gageons que les Sans-culotte renieraient les appels insurrectionnels entendus ces temps-ci sur le thème, malgré sa légitimité absolue, de la destitution de Macron.
Cela étant, à mesure que la situation s’aggrave, les Sans-culotte font pression sur l’assemblée par des pétitions et des démonstrations de force. A l’été 1793, la Convention met en œuvre l’essentiel de leurs demandes. La défense nationale débouche sur la Levée en masse (23 Août) ; la survie alimentaire sur les Lois du Maximum, maximum du prix des grains d’abord (11 Septembre), puis général (23 Septembre); l’exigence de solidarité aboutit à la taxation des riches par un emprunt forcé (3 Septembre), la nécessaire surveillance et répression des contre-révolutionnaires donne lieu à la division du Tribunal Révolutionnaire en quatre sections (5 Septembre) et à la Loi des Suspects (17 Septembre).
Quels points communs, alors ? Pour commencer, l’ambiance stimulante, quasi festive, propre à la fraternisation entre participants à une action collective.
Plus gravement, sur fond de détresse sociale commune, la même légitime demande de solidarité nationale touche tant les Sans-culotte d’autrefois que les Gilets Jaunes sincères d’aujourd’hui. Le souci de leurs conditions de vie les réunit. Ainsi, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, dont la suppression devient décidément un énorme boulet, a des racines historiques profondes.
Enfin, autre point commun : la démagogie des charognards. En témoignent les tentatives minables de récupération politique qui n’ont pour mobile que des appétits égocentriques et irresponsables. Le Pen, Wauquiez, Ciotti, Ruffin et Mélenchon remplacent Hébert, Roux, Leclerc et Varlet, arrivistes d’alors.
Comment finit le mouvement des Sans-culotte ? Ils perdent d’abord leurs points de ralliement, le Club des Cordeliers, la Commune de Paris, le Club des Jacobins. Ensuite, au printemps 1795, décimés, désarmés, désorganisés, privés de chefs, ils sont muselés pour longtemps, anéantis politiquement.
Et celui des Gilets Jaunes ? Pour l’avenir, un écran de fumée censé les calmer se met en place : une vaste consultation populaire, tellement foisonnante que, sauf coup de théâtre, rien n’en peut sortir, et qui vise à gagner du temps. « Gare au réveil ! » dirait Marat.

2 réflexions sur “ Gilles et John ”

  1. La révolution citoyenne des gilets jaunes est une des meilleurs choses qui nous soit arrivée depuis si longtemps. L’histoire de France a pris un tournant qui a déjà ses répliques dans nombre de pays. Quel bonheur c’est là. Je m’amuse des ironies de l’histoire que cette séquence comporte. Il y en a tant ! La plus suave pour l’ami que je suis de l’histoire révolutionnaire c’est de voir l’action de monsieur Éric Drouet. Je ne le connais pas. Je l’écoute, je le lis et je vois en lui la même sage et totale détermination que chez madame Priscilla Ludosky. Je les vois se tenir à distance des pièges grossiers qui leur sont tendus à intervalles réguliers par les terribles adversaires qu’ils affrontent à mains nues. Leur surgissement, leur incroyable aptitude au combat sidèrent ceux qui regarde le peuple de haut, ignorant comment chaque jour de leur vie a pu être un apprentissage dans un combat qui semble d’abord les dépasser. La France est pleine de ces personnages qui marque son histoire comme autant de cailloux blancs. C’est pourquoi je regarde Éric Drouet avec tant de fascination.

    Comment est-ce possible ? Drouet ? Cet homme est déjà passé devant nous. Il porte le nom d’un personnage dont Napoléon a dit « sans vous l’histoire de France aurait été toute différente ». Car il y a déjà eu un Drouet décisif dans l’histoire révolutionnaire de la France. Drouet c’est cet homme qui a observé attentivement cette diligence bizarre sur la route de Varennes en juin 1791. Il a reconnu le passager. C’était le roi Louis XVI fuyant Paris, le peuple et la révolution. Son sang n’a fait qu’un tour ! Il alerte un copain et les voilà qui chevauchent à travers bois pour atteindre Varennes avant le fuyard. A la sortie de la bourgade, au-delà d’un pont, attendaient des troupes qui devaient accompagner le roi dans sa fuite. Drouet y arrive pendant que le roi fait halte chez le premier adjoint au maire de Varennes, l’épicier monsieur Sauce (ça ne s’invente pas). Drouet s’active. Il mobilise les gens qui étaient à l’auberge du village pour construire une barricade. Elle barre bientôt le pont et coupe la route au roi. Ce Drouet-là est un vrai modèle dans ce qu’est une révolution populaire : on n’attend pas les consignes pour agir ! Le peuple qui accouru pour ramener le roi a Paris, les soldats qui refusèrent de passer en force sur le pont, tous ont pour point de départ la situation crée par Drouet.

    Sa vie ensuite restera à l’image de ce moment. Il sera présent dans nombre des épisodes décisifs de la grande révolution de 1789. Sur le seul tableau à l’assemblée nationale montrant un épisode de cette révolution française, on le voit, lui Drouet, un pistolet à la main, menaçant le président de séance un jour où les sans culotte parisien avaient envahis l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Les sans culotte exigeaient l’arrestation des députés qui servaient la soupe à un gouvernement protecteur des riches, fermé aux demandes populaires, inerte devant l’envahisseur après avoir provoqué la guerre. Naturellement, ce revolver et toute la violence de la scène ont été peints pour déprécier le mouvement populaire et stigmatiser sa « violence ». Et ce tableau n’est d’ailleurs exposé que pour cela encore aujourd’hui. Pourtant, pour ma part chaque fois qu’un groupe de visiteurs passe par là et que je m’y trouve, je lui commente le tableau. Et je lui parle de ce Drouet comme d’un modèle de citoyen qui sait aller à l’action révolutionnaire sans tortiller, pour faire vivre la République. « Ce n’est pas légal » hurlaient les réactionnaires de l’époque. « Et alors ? » demande Robespierre. La chute de la Bastille non plus, réplique-t-il, la proclamation de la fin de la royauté pas davantage ! « Vous vouliez une révolution sans révolution » interroge Robespierre ?

    De nos jours nous pourrions argumenter à l’inverse : « l’esclavage c’était légal, le droit de vote réservé aux hommes c’était légal, la monarchie présidentielle c’est légal, les privilèges fiscaux c’est légal, la suppression de l’ISF c’est légal, l’usage du glyphosate c’est légal ». S’est-on jamais débarrassé de la cruauté d’un ordre légal autrement que par la lutte ? Et les puissants ont-ils jamais fait autre chose que de dénoncer la violence de ceux qui leur résistaient ?

    J’en finis avec mon clin d’œil historique. Le Drouet de Varennes est resté un révolutionnaire républicain jusqu’à son dernier souffle, dans une vie pleine de rebondissements. La religion républicaine, la passion pour le programme que contient sa devise « liberté, égalité, fraternité », disent un message universel. La langue républicaine des Français fracasse les bastilles des puissants. Elle comble les gouffres du temps avec des ponts de mots brulants et d’espérance invaincue.

    Monsieur Drouet, on vous retrouve avec plaisir. Puisse cette année être la vôtre, et celle du peuple redevenu souverain. Puisse-t-elle être celle de la fin de la monarchie présidentielle, et du début de la nouvelle république. Sur le seuil de ce début d’année prometteur, pour saluer tous les gilets jaunes et l’histoire dont ils sont les dignes héritiers je vous dis « merci, monsieur Drouet ».

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