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ESCLAVAGE : ENCORE DU BOULOT


LASOURCE

Ainsi CNN nous offre un coup de projecteur bienvenu sur un marché spécial, en Libye. On y achète et vend des êtres humains. On sait que dans de nombreux pays, par exemple en Mauritanie, en Ouzbekistan, en Russie, en Inde ou en Chine, l’esclavage perdure dans la clandestinité. Aboli en droit, donc illégal, il est difficile, voire impossible, de le « montrer ». Si la pratique de ces transactions existe, on la cache. En soi, la diffusion d’images par CNN représente donc déjà un évènement. Mais, plus surprenant, ces images montrent un commerce serein, admis, établi, en un mot, une forme de barbarie tranquille.

Or, il y a plus de deux siècles, quand la question se pose à la Convention Nationale, en tout état de cause, l’esclavage n’a pas bonne presse. Culturellement, l’esclavage est perçu par les élites éclairées comme immoral et indéfendable. Les abolitionnistes ont la morale de leur côté. Soit.
Pour autant, le puissant lobby des planteurs a su jusqu’alors repousser le débat. Il faut l’arrivée à Paris de trois députés élus de Saint-Domingue (Haïti), un an et demi après les débuts de la Convention, pour précipiter l’abolition.
La courte intervention de Simon Camboulas, député de l’Aveyron, proche des Girondins progressistes, ce 3 Février 1794, mérite d’être citée entièrement : « Depuis 1789, un grand procès restait en suspens ; l’aristocratie nobiliaire et l’aristocratie sacerdotale étaient anéanties, mais l’aristocratie cutanée (sic) dominait encore. Celle-ci vient de pousser le dernier soupir; l’égalité est consacrée; un noir, un jaune (sic), un blanc, vont siéger parmi vous au nom des citoyens libres de Saint-Domingue.»
Peu après, Jean-François Lacroix, député Montagnard d’Eure et Loir, enchaîne : « Depuis longtemps, l’assemblée désirait d’avoir dans son sein des hommes de couleur, qui furent opprimés pendant tant d’années. Désormais, elle en possède deux (sic). Je demande que leur introduction soit marquée par l’accolade fraternelle du Président. » Emotion. Accolade. Enthousiasme. Applaudissements.
C’est le lendemain, 16 Pluviôse An II – 4 Février 1794, date historique s’il en est, que l’abolition est décrétée. Elle fait suite au discours du seul blanc du trio de Saint-Domingue, le député Louis-Pierre Dufay.
Pour résumer, Dufay développe trois arguments majeurs. D’abord, la République doit appliquer ses propres principes. L’égalité doit prévaloir. « Les esclaves qui étaient en insurrection depuis deux ans (…) vinrent en foule offrir leurs services. (…) Nous allons combattre pour la France, mais pour récompense, nous demandons la liberté, (…) les Droits de l’Homme. »
Ensuite, Dufay s’échine à combattre les préjugés racistes. On le comprend : ces préjugés servent à justifier l’esclavage des Noirs depuis des siècles. Mais Dufay verse dans l’hyperbole. Dressant un portrait unilatéral, il invente un Noir idéalisé. Qualifiés de «patients, exorables généreux» ou encore «doux, charitables, hospitaliers», les Noirs, dit-il, n’ont rien à voir avec leur caricature. «Législateurs, on calomnie les noirs, on envenime toutes leurs actions. (…) Les noirs ne sont pas cruels, comme des colons blancs aiment à le dire.»
Enfin, habilement, Dufay fait miroiter l’avantage militaire décisif qui résulterait de l’abolition. « …ils sont à Saint-Domingue au nombre de quatre cent mille à votre disposition, dont il ne tient qu’à vous de faire autant de soldats. » Ce troisième argument a perdu de sa pertinence aujourd’hui mais il faut admettre que les deux premiers restent dramatiquement d’actualité.

La Convention applaudit le discours de Dufay. Dans le court échange qui suit, quelques députés s’illustrent.
René Levasseur de la Sarthe : « Je demande que la Convention (…) fidèle à la Déclaration des Droits de l’Homme, décrète dès ce moment que l’esclavage est aboli sur tout le territoire de la République. »
Danton : « … aujourd’hui, nous proclamons (…) la liberté universelle. (…) Nous travaillons pour les générations futures. ».
La palme de la grandeur à Lacroix : « Président, ne laisse pas, par une discussion plus longue, la Convention se déshonorer.»
De fait, sur l’instant, la Convention décrète l’abolition : « La Convention Nationale déclare aboli l’esclavage des nègres dans toutes les colonies ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français … » Et comme la veille : émotion, accolade, enthousiasme, applaudissements.

Pour surmonter des préjugés millénaires, il fallait à ces précurseurs audace et détermination. Sans verser dans l’emphase, on peut soutenir que cette première mondiale marque un tournant dans l’histoire humaine.
D’autres, maintenus dans l’esclavage, ailleurs, ont dû attendre longtemps pour vivre cette bouffée de liberté. Les abolitions de principe, dont on mesure les limites, s’étalent dans le temps. A titre indicatif, Royaume-Uni : 1833 ; Russie : 1861 ; Pays-Bas : 1863 ; USA : 1865 ; Portugal : 1869 ; Turquie : 1876 ; Espagne : 1880 ; Iran : 1929 ; Arabie Saoudite : 1968 ; Mauritanie : 1980.
On le voit aujourd’hui sur nos écrans; le travail commencé il y a plus de deux siècles ne touche pas à son terme, loin s’en faut.

Une réflexion sur “ ESCLAVAGE : ENCORE DU BOULOT ”

  1. Extrait du Cahier de Doléances du village de Champagney en 1789 avant la Révolution Française. Il inaugure l’un des principes de la révolution : la Fraternité.
    « Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leurs semblables, unis encore à eux par le double lien de la religion, être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions des dites colonies si l’on faisait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables : ils craignent avec raison que les générations futures, plus éclairées et plus philosophes, n’accusent les Français de ce siècle d’avoir été anthropophages, ce qui contraste avec le nom de français et encore plus celui de chrétien. C’est pourquoi, leur religion leur dicte de supplier très humblement Sa Majesté de concerter les moyens pour, de ces esclaves, faire des sujets utiles au royaume et à la patrie. »

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